lundi 23 août 2021

Le Tétralemme de Lin Tsi (Rinzai)

Dans un entretien collectif, Lin Tsi (Rinzai en japonais), s'adressant à ses adeptes, propose quatre formules que l'on peut rapprocher du tétralemme de Nagarjuna. Ce tétralemme est une série de quatre propositions exprimées de façon négative : 1) On ne peut dire d'une chose qu'elle est, 2) On ne peut dire d'une chose qu'elle n'est pas, 3) On ne peut dire d'une chose qu'elle est et qu'elle n'est pas, et 4) On ne peut dire d'une chose ni qu'elle est ni qu'elle n'est pas. 

On remarque que le tétralemme de Nagarjuna ne dit rien de cette chose sinon qu'on ne peut rien en dire. Il ne s'agit pas d'une Vue au sens strict mais d'une série de propositions philosophiques reposant sur une certaine compréhension – par inférence logique – de la nature des phénomènes. C'est donc de l'analyse et non une expérience vivante de la chose elle-même. 

Dans cet entretien collectif (n°10), selon la classification mentionnée dans la traduction française de Paul Demiéville (éd. Fayard), Lin Tsi donne une dimension pratique au tétralemme. Il ne dit pas ce qu'est ou n'est pas une chose ou ce qu'on pourrait en dire. Il propose : 1) Parfois supprimer l'homme sans supprimer l'objet, 2) Parfois supprimer l'objet sans supprimer l'homme, 3) Parfois supprimer l'homme et l'objet, 4) Parfois ne supprimer ni l'homme ni l'objet. 

On remarque que chaque formule commence par "parfois". Cela signifie que la pratique peut prendre différent aspects selon l'évolution du pratiquant et le temps qu'il consacre à sa pratique. Cependant, quand on forme des personnes à la pratique du Zen – en particulier dans le Rinzai –, on respecte en principe cet ordre. Ainsi, on commence souvent par la concentration sur un objet unique (samatha), généralement sur la respiration avec ou sans les comptes cycliques comme durant le sussokan. On peut aussi se concentrer sur un kôan ou une visualisation, par exemple l'idéogramme Mu 無 dans le hara. Cette pratique consiste à faire en sorte que l'homme (ici le pratiquant) "disparaisse" dans cette pratique. On peut aussi détourner l'objet vers un autre. Par exemple, si l'on ressent une douleur, ou si l'on est affecté par une sensation désagréable, comme une pensée angoissante, on se concentre sur cette sensation jusqu'à disparaître en elle, ce qui revient à ne faire qu'un avec l'objet. C'est ce que Lin Tsi propose quand il dit "parfois supprimer l'homme sans supprimer l'objet". 

Mais dans la pratique, quand on est très absorbé, l'objet disparaît de lui-même et la présence de l'homme sans objet s'impose à la conscience. C'est la deuxième proposition :  supprimer l'objet sans supprimer l'homme. C'est une présence vide de tout ce qui n'est pas cette présence. L'homme peut rester indéfiniment dans cette vacuité et s'illusionner quant à sa véritable réalisation. C'est samadhi. 

Pour aller plus loin, il faut faire un retournement de l'esprit sur lui-même. Cette volte-face revient à placer l'esprit face à lui-même jusqu'à ce qu'il constate sa propre vacuité. Ce n'est donc plus une présence mais une absence. La vacuité de la présence se vide d'elle-même. C'est quand Lin Tsi dit "Parfois supprimer l'homme et l'objet". C'est toujours samadhi, mais sans présence. 

Cependant, cette absence n'est pas le néant. Dès lors que la vacuité vide d'elle-même se manifeste, le monde tel qu'il est se manifeste comme étant son vrai Soi. Vous pouvez, à ce stade, avaler d'une seule gorgée toute l'eau de l'océan Pacifique ou bien toucher le commencement de l'univers sans avoir à vous déplacer. Vous entendez le son d'une seule main et cette façon d'entendre est Voir sa vraie nature. Vous êtes Kannon : 観音. 

Une vidéo pour expliquer cela "avec les mains", c'est-à-dire en improvisation – presque – totale avec des propos parfois maladroits😆 : Le pléonasme "un petit peu différent et pas tellement différent" signifie que l'ajustement de l'esprit à lui-même (la coïncidence) n'est qu'une question de perspectives qui convergent toutes vers cette ajustement. 😇)




dimanche 4 juillet 2021

Les 12 liens interdépendants (atelier)

Les douze liens interdépendants sont une représentation du cycle de renaissances (Samsara) dans le contexte bouddhique. Cet atelier, qui s'est déroulé le samedi 03 juin à 18H30, a été entièrement filmé (désolé, le son n'est pas très bon) et voici la vidéo :


Après quoi, nous avons terminé cette soirée par un repas animé d'anecdotes savoureuses. Merveilleuse soirée, merci à vous tous, les amis !



mercredi 23 juin 2021

Règles 63 et 64 de la Falaise Verte : un chat pourfendu et des sandales sur la tête

Dans la règle 63 de la Falaise Verte, il est question de moines qui discutent (ou se disputent) à propos d'un chat. Nansen, qui était le maître de ce monastère, prit le chat d'une main et de l'autre son sabre. Puis il déclara à l'intention des moines : "Dites un seul mot zen et je ne pourfendrai pas ce chat". Les moines se turent, incapables de répondre, et Nansen pourfendit le chat. 

Le kôan se poursuit avec la règle 64. Joshu – qui était l'un des élèves et moines de Nansen (mais qui est devenu par la suite le célèbre maître zen dont la notoriété a dépassé celle de Nansen) – était absent du monastère lors de l'épisode du chat pourfendu. Nansen lui raconta la scène et Joshu prit une sandale, la posa sur sa tête et sortit. Nansen dit alors : "Si vous aviez été là, le chat aurait été sauvé !"

Ce kôan, qui regroupe les deux règles 63 et 64, peut se résumer en réalité à un seul car le "mot zen" que les moines ne purent exprimer, Joshu l'exprima d'une admirable façon, et tout est là. Et si l'on analyse les deux règles, elles résument à elle seule le kôan : "Toutes choses retournent à l'un, à quoi l'un retourne-t-il ?"

La règle 63 du chat pourfendu dérange le plus souvent les personnes qui entendent ce kôan pour la première fois, car dans l'éthique bouddhiste, il est interdit de tuer un animal. Mais pour bien comprendre un kôan, il faut se placer par-delà les apparences et ne pas s'attarder à la lettre. Le chat pourfendu est en fait un équivalent du chien, dans le kôan Mu. Quand Joshu (il s'agit bien du disciple de Nansen, devenu maître à son tour) répondit "Mu" au moine, ce dernier comprit Mu comme une négation, ce qui allait à l'encontre du Sutra du Nirvâna : "Tous les êtres ont la nature de Bouddha". Autrement dit le chat pourfendu n'est pas un "vrai chat", comme le chien du moine était un chien surnuméraire, sans existence propre. Le chat à propos duquel les moines se disputaient (le kôan ne donne pas de détail sur le contenu de la dispute ou de la discussion, mais cela peut concerner autant l'appartenance que le fait qu'il ait ou non la nature de Bouddha) était un chat surnuméraire, n'existant que dans l'esprit dualiste des moines, et c'est bien l'esprit dualiste que Nansen a pourfendu et non le "vrai chat", celui qui existe indépendamment de l'observation et qui ne peut être vu que par les sages (ou celles et ceux qui sont capables de voir dans leur vraie nature). Rappelons que le Nirvâna, pour le Bouddha, ne peut être vu que par les sages (Majjhima Nikâya 26). Si l'on comprend cela, on peut comprendre la règle 64 qui suit. On peut comprendre le geste de Nansen. 

Le chat, dans l'esprit des moines, était ce qui sépare la Terre du ciel, la vacuité de la forme, l'hôte du visiteur, l'esprit de Bouddha de l'esprit ordinaire, le sujet de l'objet. Il est de fait objet de dispute. Sa "faute" ne réside pas en lui-même, mais dans ce que les moines font de lui à cause de leur bêtise. Il n'est pas responsable de l'interprétation des moines, et en ce sens, même si Joshu arrive tardivement, il n'a rien à craindre de Nansen ni de quiconque. Le chat pourfendu n'est que le résultat de l'incompréhension des moines et n'existe pas ailleurs de cette incompréhension. La séparation du ciel et de la Terre n'est ni le fait de la Terre ni le fait du ciel, mais de l'esprit dualiste. La séparation, c'est la dualité sujet/objet ; c'est Samsara. Le mot zen attendu par Nansen était celui qui unit la Terre au ciel, la forme au vide, le sujet à l'objet. La main droite à la main gauche. 

Souvent, en signe de remerciement ou de politesse, les adeptes du Zen – quand ils s'expriment sur les réseaux sociaux notamment – finissent leurs phrases par l'expression "Les mains jointes", en signe de remerciement ou de respect. Mais que signifient les mains jointes ? Il est intéressant, parvenu à ce stade, de se pencher sur le kôan "Le son d'une seule main" d'Hakuin, car cela a un lien direct avec le geste de Joshu, quand il met la sandale sur la tête. Il aurait du reste pu mettre les deux sandales, et sauf erreur de ma part, il existe des traductions ou c'est bien les deux sandales et non une seule que Joshu place sur sa tête, ce qui est au fond plus logique, bien que ne changeant rien au principe. La ou les sandales, c'est ce qu'on met aux pieds, et sous la plante des pieds se trouvent les semelles, qui elles sont posées sur la terre ferme. La distance qui sépare le ciel de la Terre, c'est, d'une certaine façon ce qui sépare le sommet de la tête de la semelle des chaussures. Entre deux mains jointes, il y a une ligne de démarcation, à l'endroit où les paumes se touchent. C'est le coup de sabre de Nansen, mais aussi le résultat de la dispute ou discussion des moines à propos du chat. En mettant les sandales sur sa tête, Joshu réunit la main droite et la main gauche en une seule main autant que le ciel et la Terre en un seul temple. Et le chat peut vaquer à ses occupations sans crainte d'être pourfendu. La vacuité vide d'elle-même, c'est quand les sandales de Joshu sont posées sur son crâne. C'est quand on peut toucher le commencement de l'univers sans bouger le petit doigt ou avaler d'une seule gorgée toute l'eau de l'océan Pacifique. Si vous comprenez cela, vous n'êtes pas distinct de Kannon. 

Dans Itinéraire d'un maîtres zen venu d'Occident Taïkan Jyoji évoque un sanzen durant lequel son maître, Mumun Yamada Roshi, lui demande de couper Mu en deux. Couper Mu en deux, c'est pourfendre le chat : d'un côté, le chat surnuméraire, qui n'a pas d'existence propre, et de l'autre, le vrai chat, celui qui n'est visible que par le sage. Nansen n'a donc rien fait d'autre, en pourfendant le chat, que de montrer l'incapacité de reconnaître le vrai chat – celui qui a la nature de Bouddha – du chat surnuméraire. 

Pourfendre le chat c'est montrer où l'un retourne après que toutes choses sont retournées à l'un. Si l'on lit la règle 64 avant la règle 63, on répond au kôan "Où l'un retourne-t-il", et le chat est sauvé. 

Une petite vidéo pour parler de tout ça "avec les mains". 








mardi 1 juin 2021

Renaissances vs réincarnations

Il existe une réelle confusion entre la notion de renaissances et de réincarnations. De prime abord, on pourrait considérer qu'il ne s'agit là que de deux mots qui signifient exactement la même chose, mais sur le fond, il s'agit de deux notions qui n'ont que très peu de rapports entre elles.

Pour faire simple, disons que par "réincarnation" on suppose qu'un esprit ou une âme ou une entité individuelle distincte passerait de corps en corps, ce qui suppose que l'esprit ou l'âme ou la conscience individuelle ne s'éteint pas au décès, mais continue indéfiniment à se réincarner, sous une forme ou une autre (voir même en l'absence de forme) en fonction du karma, c'est-à-dire des actes passés et de leurs conséquences. Une réincarnation suppose donc qu'un être décède et qu'un autre naisse, lequel recevra l'âme ou l'esprit du défunt. C'est le point de vue défendu par l'éternalisme (au sens large, c'est-à-dire par toutes les religions qui s'appuient sur un principe éternel, divin, qui précède la manifestation et ne disparaît pas avec elle), le spiritisme ou la Théosophie, notamment, avec l'idée que l'on puisse – sous certaines conditions – s'entretenir avec "l'esprit" d'un défunt, lequel conserverait les souvenirs de son existence passée tant qu'il n'entre pas dans un nouveau corps. L'esprit ou l'âme du défunt serait donc "en transit" dans une sorte d'état intermédiaire qu'on appelle "bardo" dans le Bouddhisme tibétain. À la naissance, l'esprit ou l'âme du défunt perdrait tout souvenir de ses existences passées, à l'exception de certains "éveillés", qui eux conserveraient ces souvenirs. Ce serait sur cette base que sont choisis les "tulkus" (nirmanakâya) dans le Bouddhisme tibétain, ce qui justifierait les épreuves de reconnaissance des objets ayant appartenu au lama (généralement de haute renommée, assimilé à un bodhisattva des dix terres) défunt, pour garantir qu'il s'agit bien du même corps d'apparition. À noter que cette "réincarnation" n'exclut pas la possibilité de plusieurs corps d'apparitions d'un même bodhisattva, ainsi qu'on a pu le constater avec les deux 17èmes karmapas. Ce qui, cela dit en passant, pourrait poser quelques problèmes avec le ou les futurs Dalaï Lama notamment, sachant le contentieux qui existe entre la Chine et l'actuel Dalaï Lama. La tentation serait grande en effet, pour les Chinois, de corrompre quelques lamas véreux (il y en aurait) afin qu'un nouveau Dalaï Lama apparaisse, mais cette fois prenant fait et cause pour la Chine (il me semble d'ailleurs que l'actuel Dalaï Lama se soit interrogé sur les risques de dévoiement qu'il y aurait à perpétuer cette pratique de reconnaissance des tulkus et qu'il aurait songé à interrompre le processus à cause de ces risques). Quoi qu'il en soit, dans le domaine du Bouddhisme tibétain, la frontière entre la notion de réincarnation et de renaissance est assez floue, car il semble que le lamaïsme perpétue l'idée d'une conscience d'un niveau supérieur, propre aux bouddhas et aux bodhisattvas, qui serait capable d'avoir un certain pouvoir sur la manifestation au point de choisir un corps dans lequel se réincarner. De mon point de vue, dans la mesure où la manifestation est la conséquence de l'ignorance et non de la Sapience, les tulkus ne se réincarnent pas mais sont choisis – selon des critères qui sont tenus secrets – pour recevoir un enseignement et une éducation qui feront en sorte que l'enfant (ou les enfants) aura (auront) toutes les chances de ressembler au lama qu'il est (qu'ils sont) censé(s) représenter. Quant à la reconnaissance des objets, on ne peut pas dire que tenir ce genre d'épreuves secrètes et sous le contrôle des lamas qui ont choisi l'enfant (ou les enfants), obéisse à des critères scientifiques rigoureux. Le fait est que le choix des tulkus au Tibet relève d'une tradition qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le Bouddhisme, ce qui est pour le moins mystérieux, pour ne pas dire suspect. J'ai bien conscience que cet argument ne suffit pas à le disqualifier, mais qu'il permet cependant d'avoir un regard critique sur la validité d'une telle pratique au sein d'une tradition qui nie l'existence de l'atman, c'est à dire de l'âme ou de l'esprit. Les nirmanakâya peuvent bien sûr apparaître en tout temps et en tout lieu, mais le cas échéant, le corps d'apparition, en tant que tel, peut ignorer la nature de l'action qu'il met en œuvre, car il n'est là en effet que comme véhicule du Dharma et rien d'autre, même si rien ne l'empêche, par ailleurs, d'avoir conscience de jouer un rôle majeur dans l'éveil d'un ou plusieurs de ses "disciples", en particulier quand il est maître d'un Sangha. Mais dans le fond, si c'est action de Bouddha, il n'est pas nécessaire que celle-ci se manifeste par quelqu'un de spécial. Le nirmanakâya peut prendre n'importe quelle forme et ne pas être reconnu par tous, alors qu'il peut se manifester indistinctement devant une assemblée de disciples. Dit autrement, chacun a son propre nirmanakâya de la même façon que chacun a son propre dharmakâya. 

Les renaissances, contrairement aux réincarnations, ne supposent pas la survie d'un esprit ou d'une âme ou d'une entité individuelle. Elles se justifient simplement par le fait que la mort (en tant qu'annihilation) est une expérience impossible. Renaître implique donc la nécessité de revenir au monde, non pas comme une entité individuelle à part, mais par un processus cyclique qui se caractérise par une sorte de "coagulation" de la conscience – qui n'est rien d'autre qu'un agrégat transitoire et vide d'existence propre –, laquelle s'associe au karma qui fixe l'individu au centre d'un environnement structurant. L'individu se définit ainsi au sein de cet environnement par les attributs qui vont le qualifier, ce qui donne naissance à la notion d'ego (nom et forme). Ce sentiment du soi ou du moi peut aller jusqu'à impliquer la notion d'âme ou d'esprit à partir de la conscience, du nom et de la forme (ce qui n'est question que d'éducation et donc d'imprégnation de cette notion). L'environnement est intégré par l'intermédiaire des sens auxquels le mental est associé, et de là naît la sensation d'un sujet séparé de l'objet. En effet, à partir des sens s'établissent les contacts avec le monde alentour et les sensations ou perceptions qui y sont rattachées, soit comme plaisantes, déplaisantes ou neutres. Les sensations plaisantes entraînent le désir, les déplaisantes l'aversion et les neutres l'indifférence. Mais le désir est le véritable moteur de l'existence car il va entraîner la saisie, l'attachement, et à partir de là l'existence est tracée par un devenir qui va engendrer la naissance, puis la vieillesse et la mort. Tout ce processus – connu sous l'expression des douze liens interdépendants –, qui commence avec l'ignorance et qui suppose deux vies au minimum (la seconde s'établissant à partir de la saisie et du devenir), est appelé cycle des renaissances. Il n'y a donc pas un individu ou un ego, un esprit ou une âme qui renaît, mais la mise en œuvre d'une coproduction conditionnée par un processus cyclique qui va générer la formation d'un ego illusoire, distinct de son environnement, soumis au désir et à l'attachement (saisie). 

La question qui pourrait alors venir à l'esprit serait celle-ci : "Qui renaît ?" La réponse est bien évidemment : personne. C'est l'ignorance de sa vraie nature qui va concrétiser la notion d'un ego distinct, par la liaison d'agrégats vides de nature propre. Mais cela ne signifie pas que si personne ne renaît, personne ne s'éveille, ainsi qu'on le lit parfois. Car l'Eveil consiste précisément à "dé-naître" ou, dit autrement, à briser les liens qui nous lient au samsara. Le néologisme "dé-naître" ne signifie pas mourir, mais reconnaître sa vraie nature (qui est nature de Bouddha), laquelle est vacuité (vide d'elle-même) et sapience. Cependant, le corps physique auquel celui qui s'éveille est associé durant son existence va connaître la mort, puisqu'il est constitué d'agrégats – y compris la conscience – non seulement vides d'eux-mêmes mais également impermanents. Et puisque personne ne renaît, on ne peut pas dire que quelqu'un meurt, et c'est en cela que la mort est une expérience impossible. Et donc il y aura nécessairement renaissance dès l'instant où les conditions favorables au plan karmique (ce qui suppose l'union de deux gamètes a minima) seront réunies. Cette renaissance impliquera la conscience, le nom et la forme, etc. 

Dans le cas 55 de la Falaise Verte, le maître zen Tao-ou répond à son élève : "Vivant je ne dis pas, mort je ne dis pas !" On comprend très bien que si le corps auquel est associé un ego à cause de l'ignorance de sa vraie nature doit mourir puisqu'il est constitué d'agrégats impermanents, l'absence d'ego implique l'impossibilité de la mort, puisque personne ne renaît. 


Extrait d'une vidéo de la conférence donnée le 05 décembre 2019 à Locu Teatrale à Ajaccio où ce sujet a été abordé. 








mercredi 12 mai 2021

Considérations entre nature de Bouddha, conscience et Eveil

J'ai observé, à partir de quelques publications ça et là, sur les réseaux sociaux ou autres, qu'il existe une confusion entre la notion de nature de Bouddha et d'Eveil à sa vraie nature. Voire même, ce qui est tout aussi problématique, entre la nature de Bouddha et la conscience, laquelle est dans ce contexte quelquefois notée avec une majuscule, comme si cette spécificité suffisait à lui attribuer une autorité spirituelle qu'elle n'a pas en temps ordinaire. Du point de vue bouddhique, en effet, la conscience, avec ou sans majuscule, n'a jamais été autre chose qu'un agrégat, un skandha, c'est-à-dire un facteur constitutif de l'ego. 

Tous les êtres sensibles, loin s'en faut, ne naissent pas "éveillés", bien qu'ils aient – selon le sutra du Nirvâna – la nature de Bouddha. Et bien entendu, s'ils ne naissent pas éveillés, c'est parce que ce qui leur tient lieu d'être ou d'existence prend racine dans l'ignorance de leur vraie nature. 

L'ignorance – d'un point de vue bouddhique – est nécessairement sans cause, car si elle avait une cause, elle ne serait pas à la racine de la méconnaissance de sa vraie nature. Il existerait en effet quelque chose qui lui précèderait et dont elle serait l'effet. Or, si l'ignorance est sans cause elle n'est pas de nature phénoménale. En cela, elle est semblable à la nature de Bouddha, mais à la manière d'un reflet inversé. On ne constate pas directement l'ignorance. En réalité, l'ignorance seule est sans effet. Il lui faut des actes – le karma – (également appelés "facteurs formateurs") et une conscience pour que s'élèvent le nom et la forme et que se déroule ainsi l'enchaînement des huit autres liens interdépendants, depuis les six sens jusqu'à la naissance et la mort, et bien sûr – car tel est le Samsara – la renaissance, puisque cet enchaînement demeure cyclique. 

On serait tenté de croire que pour s'éveiller à sa nature de Bouddha, il faudrait supprimer l'ignorance. Mais ceci n'est pas possible dans un cadre dualiste car pour supprimer l'ignorance, il faudrait s'attaquer à sa cause. Or, l'ignorance est sans cause. La seule manière de s'éveiller à sa vraie nature est d'opérer un renversement ou un retournement de l'esprit sur lui-même. Ainsi, ce qui n'était qu'un reflet inversé est transmué en nature de Bouddha. C'est cette transmutation qu'on appelle Eveil. Et cette transmutation est l'opération de Prajna, qui est le mode de reconnaissance de sa vraie nature. 

L'Eveil n'est pas toujours permanent. Au premier stade, qui est celui du kenshô, les forces karmiques accumulées depuis des périodes qui remontent à bien avant notre naissance, nous ramènent en samsara. C'est la raison pour laquelle il faut pratiquer après kenshô et cette pratique est l'Action Juste, non seulement à travers son volet éthique, mais dans le jeu simultané de la Triple Discipline. C'est la raison pour laquelle les Bouddhas ne renaissent pas, car leurs actions sont justes par nature. Mais qu'on ne s'y méprenne pas : l'Action Juste n'a pas seulement pour vocation de faire en sorte que les Bouddhas ne renaissent pas, mais que le Dharma se transmette via le Sangha et le Nirmanakâya qui est le Bouddha métamorphosé en maître du Sangha dans son Corps d'Apparition. Car l'Action Juste est aussi et surtout la Compassion Infinie et donc la Sagesse qui dérive directement de l'Eveil à sa vraie nature. 

À présent, je vais proposer deux pratiques qui doivent être effectuées pendant zazen pour générer le samadhi, puis, ultimement, le retournement de l'esprit sur lui-même. On peut choisir soit l'une, soit l'autre ou même les alterner. Il s'agit surtout d'un entrainement à la pratique de la concentration et du doute. 

D'abord, je vous présente une méthode que proposa Taitsu Kohno Roshi lors de l'inauguration du Zendô de la Falaise Verte en 2010. Il s'agit de retrouver son tout premier souvenir. Nous avons tous des souvenirs de notre enfance, mais quel est le premier ? Si nous avons un souvenir précis en tête, sommes-nous certain qu'il n'y en a pas un autre qui lui soit antérieur ? Sommes-nous certain qu'il s'agit d'un souvenir et non de l'appropriation d'une histoire entendue dans son enfance ? L'esprit doit donc être engagé dans cette recherche. Bien entendu, nous arrivons à une sorte de mur infranchissable, mais nous devons poursuivre cette pratique jusqu'à ce que l'esprit lâche prise ou que le mur cède. Cette pratique est assimilable au doute sur un kôan. 

Une seconde méthode consiste à rechercher ce qui est sans nom, sans forme, sans couleur, sans odeur, sans goût ni saveur, qui ne produit aucun son, ni aucune perception. C'est ce vers quoi était tourné l'empereur Hùn Tùn avant que ses deux autres amis ne lui ouvrent les portes des sens. Vous devez entrainer votre esprit à retrouver cela. Si vous pensez à quelque chose qui possède un nom ou une qualité – la vacuité, la conscience, par exemple, ou Dieu, la nature de Bouddha... –, ne vous y arrêtez pas, car ce ne serait qu'une projection mentale ou une représentation, même si ces représentations ne porteraient sur rien de précis. Si vous pensez que c'est quelque chose qui n'existe pas, c'est que vous êtes encore plongé dans la dualité sujet/objet et votre point de vue serait nihiliste. Cette pratique s'assimile à la précédente en ce que nous arrivons à une sorte de mur infranchissable que nous devons traverser. 

Je joins une vidéo où il est question de ce thème spécial et de ces pratiques. 




jeudi 29 avril 2021

Cas 55 de la Falaise Verte : Vivant ou mort ?

Le cas 55 de la Falaise Verte est un kôan célèbre qui met en scène un maître Zen (Tao-ou) et son élève (Kien-iuan), lesquels se rendent à des funérailles. Les noms sont chinois car le cas fait partie du Pi-ien-tsi (recueil de la Falaise Verte) qui est d'origine Chan, et comme vous savez, le Zen dérive du Chan. 

Arrivés proches du défunt, l'élève frappe avec son bâton sur le cercueil et demande au maître : "Vivant ou mort ?" Il fait bien entendu allusion au cadavre et le maître répond : "Vivant, je ne dis pas ; mort, je ne dis pas". L'élève réplique : "Ô mon maître veuillez me répondre, sinon, je vous battrai." Ce à quoi Tao-ou persiste : "Me battre est votre affaire.  Quant à vous répondre, je n'ai rien à dire." Alors l'élève frappe le maître. À cause de cela, il est obligé de quitter le monastère pour chercher un autre maître. Quelques années plus tard, alors que Tao-ou mourut, Kien-iuan rencontre un autre maître (Chih-chouang) et lui raconte son expérience avec Tao-ou. Il lui repose la même question "Vivant ou mort ?" Le maître répond : "Vivant je ne dis pas, mort je ne dis pas." Kien-iuan réplique : "Pourquoi ne pas me dire ?" et Chih-chouang réitère : "Je vous répète : je ne vous dis pas !" Cependant, cette fois, la réponse du maître éveille Kien-iuan à un nouvelle compréhension.

Le kôan ne s'arrête pas là et continue sur le cas de Kien-iuan. Mais ici, ce qui m'intéresse, c'est la réponse "Vivant, je ne dis pas ; mort, je ne dis pas," car elle est le cœur du kôan. J'en parle dans la vidéo qui suit (assez courte ~ 8 mn). 



 

vendredi 23 avril 2021

Karma : complément d'information suite à l'atelier

Je me dois de donner quelques réponses suite à une réaction par mail relative à l'atelier zen sur le karma. Un adepte du Zendô de la Fontaine, qui a suivi la vidéo sur l'atelier, s'appuyant sur des dires du Bouddha qui affirmait qu'à une mort correspondait une naissance, remarquait à juste titre que cela était en contradiction avec la croissance démographique. Et donc quid du karma ?

Mes réponses :

La croissance démographique est une évidence. Nous sommes actuellement près de 8 milliards d'individus dans le monde (il y en avait beaucoup moins à l'époque du Bouddha), et d'après les données statistiques internationales, le taux de naissance est de 17.8 % et le taux de mortalité est de 7.6%, c'est à dire qu'il naît plus de personnes qu'il en meure (en faisant la différence entre le taux de naissances et de morts, la population mondiale augmente en moyenne de 26 personnes par seconde). Bien sûr, ces chiffres ne sont pas constants d'une année sur l'autre. Ceux-ci sont une extrapolation sur l'année 2021.

Cela implique que le karma ne se déploie pas de façon linéaire, un individu succédant à un autre, mais à la façon dont des ondes se propagent en cercles concentriques quand par exemple on jette un cailloux dans l'eau. De plus, il n'y a pas qu'une action mais plusieurs, venues de toutes parts et en des moments différents, en sorte que les cercles concentriques au départ d'une action, se conjuguent les uns aux autres, soit en s'amplifiant, soit en s'annulant, soit en diminuant, et cela selon les différents points où il y a rencontre. Il faut par ailleurs, pour qu'il y ait un individu qui reçoive la résultante d'actions multiples, la réunion de deux gamètes (cellules femelle et mâle) pour la conception et la naissance. Il est bien évident qu'il est impossible de remonter à la source de toutes les actions d'autant que la conjugaison des actions en affecte l'ampleur. 

En d'autres termes :

— Pour qu'un individu vienne au monde il faut l'union de deux gamètes (mâle et femelle). C'est vrai aussi pour les animaux. 

— Le nombre d'individus croît en fonction de la population actuelle à laquelle on ajoute les naissances et on retranche les morts.

— Chaque individu reçoit la résultante d'actions passées selon son lieu et sa date de naissance. 

— Tous les individus ne reçoivent donc pas la même résultante puisqu'une place (celle où l'on se trouve à un instant t est unique et ne peut être partagée avec personne d'autre). Ce qui signifie que sa "tendance karmique" lui sera propre. 

— La notion de mort et de naissance, du point de vue de l'anatman ou de la vacuité, n'est pas à considérer du point de vue dualiste. La vacuité est notre véritable nature, cette vacuité est atteinte au moment de la mort et au moment de l'expérience zen du kenshô, mais puisqu'elle est notre véritable nature y compris pendant notre existence individuelle, nous comprenons que nous ne sommes vraiment "ni mort ni vivant". Nous sommes vivant à chaque instant de conscience où l'on prend conscience de notre individualité et donc de notre karma (c'est là qu'agissent les douze liens interdépendants), mais notre vraie nature est "non-née", notre esprit ordinaire est "non-né", c'est à dire qu'il ne peut mourir tout en étant mortel. Il existe un kôan où le maître et son élève se rendent à un enterrement et l'élève, frappant sur le cercueil, demande au maître : "vivant ou mort ?" et le maître répond : "vivant, je ne dis pas, mort, je ne dis pas". 




Rappel sur les 12 liens interdépendants : 1) l'ignorance, 2) le karma, 3) la conscience (qui est un agrégat facteur de naissance d'un ego), 4) le nom et la forme, 5) les 6 sens (dont le mental), 6) le contact, 7) la sensation, 8 ) le désir (ou la soif : cf. 6 classes d'êtres), 9) la saisie, 10) le devenir, 11) la naissance, 12) la vieillesse et la mort.