samedi 16 janvier 2021

Les Trois Premiers Tableaux du Dressage du Buffle

La pratique du Zen est souvent représentée par une sorte d'allégorie qui met en scène un bouvier et son buffle. Cette allégorie se décline en dix tableaux, qui vont du début de la quête bouddhique – quand le zeniste (le bouvier) se lance à la recherche de sa vraie nature (le buffle) – à la réalisation totale de sa nature de Bouddha qui, dans le contexte du Zen, va beaucoup plus loin que la simple vue dans sa vraie nature, qui ne représente que l'accès au troisième tableau. En effet, la voie du Bouddha n'est pas seulement l'éveil, mais la dynamique de cet éveil, laquelle s'exprime dans le déploiement des Sagesses du Bouddha (dont la compassion infinie est sans conteste la plus importante). 

Dans ce billet, je m'en tiens aux trois premiers tableaux, parce que je les estime essentiels. En effet, tout se joue dans les trois premières étapes (les trois premiers tableaux), quand sa vraie nature éveille la volonté – la détermination, qui est l'acte de la volonté – de se mettre en chemin (à la recherche du buffle) pour se reconnaître elle-même (première apparition du buffle). Et tant que cette reconnaissance n'est pas effective, le Bouddha est un autre, même si l'on a trouvé ses empreintes. 

Lin Tsi disait : si tu vois le Bouddha, tue le Bouddha. Dans cette vidéo qui suit, si vous allez jusqu'au bout (elle n'est pas très longue), vous comprendrez, à travers mes derniers mots, ce que signifie vraiment "tuer le Bouddha". 



lundi 28 décembre 2020

Briller au travers

"Briller au travers" est la capacité de traverser les difficultés qui se dressent sur le chemin. Hakuin enjoint ses disciples – dans les Quatre Portes du Connaître de l'Esprit Eveillé, et plus précisément dans la Porte de la Pratique – de "briller aux travers des cinq skandhas (agrégats)... d'éclairer toutes choses de part en part". J'en ai à peine parlé dans le billet précédent (vidéo), dans le cadre de l'effort de surmonter. 

À quoi sert zazen ? Quand on pose cette question à un pratiquant, même aguerri, sa réponse est rarement précise, pour ne pas dire évasive. Car au sens strict, zazen ne sert à rien, sinon à exprimer sa vraie nature (ou nature de Bouddha). On ne fait donc pas zazen pour obtenir quelque chose de spécial, mais pour être simplement ce que l'on est. Mais alors, insistent les curieux, « pourquoi faire zazen plutôt qu'autre chose comme aller se promener, boire un verre ou manger une pizza ?... C'est vrai, quoi, zazen, c'est quand même une posture (assis les jambes croisées), un zafu (coussin), le silence de la pensée discursive, etc. C'est donc quelque chose de spécial, qui n'est pas naturel, surtout pour les Occidentaux qui souffrent le martyr, tant ils sont peu habitués à s'asseoir de la sorte en silence des heures durant. C'est quelque chose qui implique un effort ! » Alors qu'évidemment, rester oisif, se la couler douce, c'est sans effort et ça n'empêche pas sa vraie nature de s'exprimer de la même façon. Et quand on rencontre dans la littérature des cas d'individus oisifs, pourtant éveillés, vivant au jour le jour, sans se poser de questions, mangeant quand ils ont faim et dormant quand ils ont sommeil, les paresseux ne manquent pas de les mettre en avant, comme un argument irréfutable du bienfondé de leur pratique. La seule chose qu'ils omettent de dire, c'est que ces éveillés oisifs (en réalité, ils ne le sont pas mais peu importe) ont passé les épreuves de l'effort juste et sont de véritables bouddhas, tandis que les oisifs – les vrais paresseux – font tomber la vue des bouddhas dans leur pratique, en sorte qu'ils se prennent pour des bouddhas mais n'en ont ni la vue ni les sagesses. 

Or, quand Hakuin enjoignait ses disciples à briller au travers, alors que ces derniers avaient, dans le contexte de la porte de la pratique, vu dans leur vraie nature (kenshô), on se doute bien que l'éveil – du moins au stade du kenshô – n'est pas synonyme de libération. On s'éveille à sa vraie nature mais aussi à ses propres empêchements. Et si l'on ne s'éveillait pas à ses propres empêchements, il serait impossible de les surmonter, car on serait incapable de les reconnaître pour ce qu'ils sont. Or, le Zen – à l'instar de toutes les écoles bouddhistes – vise la libération de ces empêchements et non le prétendu éveil vanté par les faux gurus qui, avec l'avènement du new age et du tourisme spirituel, ont vu la manne financière déferler sur le continent asiatique. Les chacras, les mantras, les malas et autre encens... tout cela constituait et constitue encore un fond de commerce considérable.  

Pourtant, si vous comprenez que la nature de Bouddha n'est rien d'autre que la volonté, ne rien vouloir c'est tourner le dos à sa nature de Bouddha. Mais que signifie que la nature de Bouddha est volonté ? Eh bien, cela signifie qu'elle met l'homme égaré en chemin pour qu'il se reconnaisse tel qu'il est pour ne pas (ou plus) s'égarer. Et pour cela, elle incite le pratiquant à éviter le mal ou les situations qui vont le générer ou l'engendrer. Elle incite le pratiquant à surmonter les afflictions, la douleur, la souffrance, d'où qu'elles viennent. Et quand surmonter s'avère impossible ou trop difficile, elle incite le pratiquant accepter la haine comme conséquence de ses actes passés à cause de l'Ignorance de sa vraie nature, et donc comme rétribution (karma), ce qui justifie l'effort d'éviter. Elle incite le pratiquant à développer les conditions de l'éveil, de la justice, de la bonté, de la douceur d'une mère ou de l'attention d'un père pour ses enfants... pour le bien de tous les êtres sensibles. Et enfin, elle incite le pratiquant à maintenir ce qui a été obtenu par les efforts précédents afin que tous les êtres sensibles puissent cheminer vers l'éveil et la Libération. Car le bodhisattva sera le dernier être sensible à être libéré. Sans cela, il faillirait à ses vœux. 

Quand vous réalisez votre vraie nature, vous reconnaissez la vacuité de l'ego. Mais cela ne signifie pas que vous n'êtes plus personne. Vous reconnaissez que cette personne est vide et que cette vacuité est aussi vide d'elle-même. Et de fait vous réalisez que vous n'êtes qu'un avec le reste de l'univers. Quand vous entendez un son, vous êtes le son, vous voyez le son, vous le touchez aussi. Rien n'est étranger à vous-même, en sorte que les empêchements, les tourments, les afflictions, la souffrance qui frappent les êtres sensibles sont vos propres empêchements, vos propres tourments, vos propres afflictions et vos propres souffrances. Et si elles sont les vôtres, vous pouvez, en fonction de l'effort juste, mettre en œuvre ce qu'il faut pour les déraciner. Ceci ne se fait pas en une seule vie, c'est pourquoi les vœux de bodhisattvas valent pour des éternités de kalpas. Mais cela se fait aussi en une seule vie, pour vous-même, qui êtes là, assis sur votre zafu depuis bien avant la naissance de vos parents et qui le resterez bien après la disparition de votre corps physique. Voilà ce qu'est zazen. Et le comprendre signifie "briller au travers".  

Une petite vidéo pour exprimer cela "brut de décoffrage". Vous corrigerez que c'est de la discipline de Dhyâna dont il est question quand je fais référence à l'attention juste et à la concentration juste, et non à la discipline de Prajna, mais noterez que l'effort de maintenir par le fait de briller au travers est bien le samadhi de Prajna.




lundi 21 décembre 2020

L'effort juste comme base de zazen

L'avènement du new age s'est caractérisé par un certain nombre de faits artistiques, ce qui est une excellente chose, mais aussi par une approche des spiritualités à l'image de la mentalité de l'homme moderne, c'est-à-dire consumériste et cherchant à limiter ses efforts. Il n'y a rien de mal à se rendre la vie facile, bien sûr, et je n'imagine pas retourner à une époque où la vie était remplie d'inconforts, de dangers et d'incertitudes, mais dans ce passage à l'ère moderne, je pense que l'homme a perdu une chose fondamentale qui caractérise sa nature propre : le sens de l'effort. 

Or, l'effort est la mesure de notre liberté. Sans effort, nous suivons le chemin de moindre résistance. Tant que ce chemin nous est agréable, il n'y a pas lieu de s'en faire, mais pour peu qu'il traverse des contrées difficiles, notre situation devient moins confortable et facile à gérer. Si des solutions existent, c'est tant mieux, mais ce n'est pas toujours possible. Et alors il convient de changer de voie. Cela, on s'en doute bien, ne se fait pas en un tournemain. Et les partisans du moindre effort se retrouvent alors piégés dans leurs propres empêchements. 

Dans ce billet, je vais parler de l'effort juste dans le Zen. L'effort juste est le sixième pas de l'Octuple Sentier et le premier dans la discipline de Dhyâna, c'est à dire du Zen puisque le Zen dérive phonétiquement de Chana (chinois) qui lui dérive phonétiquement de Dhyâna (sanskrit). 

L'effort, contrairement à ce qu'on peut penser, n'est pas une contrainte. La contrainte n'est que l'effet de nos empêchements, du manque de confiance en soi, de la méconnaissance de sa vraie nature. L'effort est joie et liberté. C'est la base de zazen et c'est l'expression de la volonté, qui est notre nature de Bouddha. Quand vous êtes confronté à une situation difficile et que, par la confiance que vous avez développée en vous-même, vous parvenez à la surmonter, votre joie devient indicible, et vous n'avez de cesse de la transmettre, de la partager. Les gens qui nous aiment sont ceux qui nous montrent la voie de l'effort juste, parce que c'est la clé de notre libération.

Je vous propose cette courte vidéo, pour vous en dire quelques mots. J'ai pris volontairement la posture du lotus, parce qu'elle exprime notre nature humaine ; notre nature de Bouddha, laquelle est libre d'erreurs (prajna), de souillures (sîla) et de troubles (dhyâna). 



mardi 15 décembre 2020

Expérience zen de la vacuité (vidéo)

L'expérience de la vacuité est fondamentale. Elle permet de comprendre le sens de l'anatman (le "non-soi"). On parle de la vacuité comme de l'interdépendance des phénomènes. Mais ça, c'est juste de la discussion de salons : du bouddhisme spéculatif qui revient à parler de la saveur d'un vin sans l'avoir goûté en s'appuyant sur des formules chimiques. L'invention du café au lait, qui consiste à mélanger du café et du lait, est du même acabit et on comprend bien qu'il n'y a pas là lieu d'en faire tout un plat. 

Il y a aussi ceux, les paresseux, qui, dans toutes les traditions bouddhistes, n'ont retenu qu'une seule chose : "comment devenir un éveillé en paraissant intelligent au point qu'on finisse par y croire soi-même ? " Ceux-là ont compris que la nature de Bouddha est présente à chaque instant, ou, si l'on préfère, qu'il n'existe rien d'autre que la nature de Bouddha et qu'il n'est donc pas nécessaire de s'escrimer à des pratiques qui finissent par affirmer la même chose. Sauf que ces paresseux ne savent pas de quoi il s'agit au juste. Ils ne trompent qu'eux-mêmes, même s'il leur arrive, parce qu'ils ont une certaine notoriété (on se demande bien pourquoi, mais après tout, sur les réseaux sociaux, même les influenceurs les plus débiles finissent par se faire des gonades en or), de tromper celles et ceux qui vont au Zen comme on va dans un super marché.. 

Bon, rien de tel ici. Je parle de Zen, d'expérience zen, et comprennent uniquement celles et ceux qui se bottent les fesses pour en avoir au moins un aperçu. 





lundi 14 décembre 2020

La juste place (vidéos)

La juste place d'un flocon qui tombe, est celle où le flocon existe vraiment, c'est-à-dire ici et maintenant. Il y a un lien entre la juste place et la vue juste. Voir la juste place, c'est avoir le vue juste. Et avoir la vue juste, c'est non seulement voir le flocon avant même sa représentation dans la conscience, mais aussi voir le visage que vous aviez avant la naissance de vos parents, ou encore le son d'une seule main (oui, Kannon signifie bien "voir les sons"), ou encore la véritable nature du chien de Joshu, qui est "Mu". 

J'ai choisi le mode "vidéo" (2 courtes vidéos qui se suivent, ici) pour vous parler de tout ça. C'est assez nouveau pour moi, mais c'est peut-être plus facile à passer qu'un texte, parfois long et fastidieux. 






mardi 1 décembre 2020

Le Zen comme art de vivre

Voilà un moment que je n'ai plus rien écrit sur ce blog. Il y a eu plusieurs raisons à cela. C'est souvent ainsi quand on est laïc : ce ne sont pas les occupations qui manquent. On peut bien sûr être laïc et totalement pris par une quête spirituelle jusqu'à l'obsession. Je suis passé par là. J'ai connu la tension de la recherche, le désespoir, les doutes... puis enfin une expérience qui a jeté une lumière sur le chemin que je parcourais et parcours encore. Je ne dis pas que cette expérience m'a délivré une fois pour toutes. J'ai dit mille fois que ce type d'expérience n'est pas libératrice. Mais elle me permet de me situer, à chaque instant. Le verbe situer n'est en fait pas tout à fait exact, car comment situer un homme sans situation ? Ça n'a pas vraiment de sens. Mais c'est précisément cette absence de situation qui permet de voir "la source des quatre-vingt-quatre mille doctrines". Et donc, depuis là où je me trouve et où il n'y a rien, j'occupe mes journées à oublier le Zen, comme on finit par oublier les lunettes qu'on porte sur le nez. 

Cet oubli n'est donc pas une véritable perte de vue, au sens d'un abandon. Il exprime en réalité une intégration. Quand on apprend un instrument de musique, au début, il est nécessaire d'être très concentré et de s'appliquer à la pratique. Sans cette étape, il n'y a pas de réelle maîtrise de l'instrument. Mais même quand on commence à être capable de jouer quelques pièces avec une certaine aisance, ce n'est pas encore la vraie maîtrise. Celle-ci vient quand, après des années d'un travail acharné, à répéter les mêmes mouvements, à étudier l'harmonie, à composer... on finit par oublier l'instrument. Cela ne veut pas dire qu'on le met au rebut, bien évidemment, mais qu'il fait désormais partie intégrante de notre être, comme un prolongement du corps et du mental. Ainsi en est-il pour le Zen et sans doute pour toute discipline artistique. 

Car plutôt qu'une philosophie ou une spiritualité, le Zen est un art ; un art de vivre. L'art de vivre est une sagesse. Au début, c'est une discipline qu'on s'impose. Une discipline qui nous tient à cœur. Concernant le Zen rattaché au Bouddhisme (car il existe des formes de Zen qui ne sont pas spécifiquement bouddhiques) il est nécessaire de commencer par pratiquer zazen. Et bien qu'il ne soit pas recommandé de lire les sutra d'emblée, parce qu'ils sont difficiles à comprendre sans la vue juste, on lit beaucoup de textes d'auteurs qui ont étudié ou pratiqué le Zen. Tout cela est important au début comme à chaque pas sur le sentier, jusqu'à la libération. 

Mais qu'est-ce que la libération et de quoi se libère-t-on, dans le Zen ? Dans le Bouddhisme, la libération est Nirvâna. C'est la fin de la Souffrance. Mais Nirvâna n'est pas accessible à la pensée dualiste, en sorte que se représenter la fin de la Souffrance comme l'absence de sensation douloureuse est une mauvaise compréhension. C'est vrai que le Bouddhisme est souvent présenté comme un remède à une maladie. Mais la maladie n'est pas la Souffrance, laquelle n'est qu'un symptôme. La maladie est l'Ignorance. L'Ignorance de sa vraie nature. 

Or l'Ignorance de sa vraie nature est sans cause, car s'il y avait une cause à l'Ignorance, alors celle-ci ne serait pas à l'origine de la Souffrance dans les Douze Liens Interdépendants. Et de fait, on ne peut pas s'attaquer à l'Ignorance en mettant fin à la cause de l'Ignorance. Les Douze Liens sont en réalité une boucle et non un segment de droite qui commencerait avec l'Ignorance et finirait avec la mort. La mort n'est pas la fin de la Souffrance, puisqu'il y a renaissances. De nombreuses personnes ne croient pas au cycle des renaissances, parce qu'elles imaginent les renaissances comme autant de réincarnations. Or, ce n'est pas du tout ça. Il n'y a pas d'ego dans le Bouddhisme (et donc dans le Zen), il n'y a donc personne qui se réincarne. Mais parce que la mort est une expérience impossible, alors renaître est la seule chose qui soit possible. Si l'on ne comprend pas cela, on ne peut pas comprendre le sens des renaissances dans le Bouddhisme. 

Le Zen comme art de vivre consiste à comprendre cela et à l'accepter. Et comme nous sommes les artisans du monde dans lequel nous vivons, nous en supportant nécessairement les conséquences. C'est le karma. Quelle que soit notre naissance dans les six classes d'êtres, c'est karma. Il pourrait y avoir permutation d'ego dans les six classes d'êtres que ça ne changerait rien. Nous pouvons naître riche ou pauvre, intelligent ou bête, beau ou laid, en bonne santé ou malade, animal ou humain... nous n'avons aucun mérite à cela. Parce qu'il n'y a pas d'ego dans le Zen. Il y a karma, mais pas d'ego. 

Cela étant, l'absence d'ego ne signifie pas qu'il n'y a rien, que nous ne sommes personne. En réalité, vous qui me lisez ici ne différez pas de que Lin Tsi (Rinzai) appelait le "Buddha-patriarche". Lin Tsi disait exactement ceci : « Si aujourd'hui les apprentis ne réussissent pas, où est leur défaut ? Leur défaut est de ne pas avoir confiance en eux-mêmes. C'est parce que vous n'avez pas confiance en vous-mêmes que vous vous empressez tant à courir après ce qui vous est extérieur [...] Sachez mettre en repos cet esprit de recherche qui vous fait courir de pensée en pensée, et vous ne différerez plus d'un Buddha-patriarche. Voulez-vous savoir ce qu'il est le Buddha-patriarche ? Tout simplement ces hommes qui sont là, devant moi, à écouter la Loi. » (1)

La confiance en soi, quand on annonce qu'il n'y a pas d'ego, ça peut paraître étrange. Mais Lin Tsi ne s'adressait pas à un quelconque ego ni à la vacuité de l'ego, quand il s'adressait à ses auditeurs. Il ne s'adressait pas non plus à une réalité éthérée, inaccessible à la vue et au toucher. Lin Tsi s'adressait à ce qui, justement, crève les yeux tant c'est tangible, palpable. Mais quand on ne regarde pas dans la bonne direction, quand on cherche ailleurs le buffle sur lequel on est assis, avoir confiance en soi devient très compliqué. Il suffirait pourtant de peu de chose pour que nous cessions de courir à droite et à gauche, à la recherche de ce qui nous porte à chaque instant. Abandonner la recherche, ce n'est pas ne rien faire. Retourner l'esprit sur lui-même, ça ne se fait pas en un tournemain. C'est des années de pratique pour maîtriser l'art du Zen. C'est marcher dans ses propres pas. Ou, dit trivialement : ce n'est pas marcher à côté de ses pompes ! 


L'ignorance consiste à donner corps à des fantômes, des makyo. Les makyo, dans le Zen, sont des expériences visionnaires. Sans contenu sapiential qui permet de les reconnaître pour ce qu'ils sont, les makyo sont des problèmes pour nous, car, abusé par eux, ils gouvernent notre existence. Nous leur sommes soumis. Reconnaître leur vacuité est nécessaire, si nous voulons nous en libérer. S'en libérer ne signifie pas les faire disparaître. Si notre ego disparaissait, ce serait un vrai problème pour nous. C'est pourquoi il importe d'intégrer les makyo comme une composante parfois nécessaire de notre existence, un peu comme on intègre les lunettes qu'on porte sur le nez pour lire. Les personnes comme moi qui ont des problèmes de vue, ont besoin de lunettes. Je serais incapable de lire ou d'écrire sans lunettes. Mais si je perds mes lunettes, je n'en fais pas une maladie. Des lunettes, ça se change. En revanche, il existe des makyo qui sont pénibles à vivre, qui nous posent de réels problèmes. Ceux-là, il convient de les regarder pour ce qu'ils sont : vides de nature propre. Si nous pouvons y remédier par une quelconque action, alors il faut agir. Mais dans le cas contraire, quand nous ne pouvons pas agir sur eux, il faut agir sur soi-même pour changer de perspective à leur égard. 


(1) Entretiens de Lin Tsi, Ed. Fayard. Trad. Paul Demiéville. Instructions collectives § 11

mardi 13 octobre 2020

De l'utilité de la pratique

Il est actuellement une grave maladie du Zen (et en particulier de certaines spiritualités qui s'en réclament) qui consiste à croire que parce que la nature propre de l'esprit est libre d'erreurs, de souillures et de troubles (cf. jeu simultané de la Triple Discipline de Huineng), alors la pratique (de la Triple Discipline) est fondamentalement inutile. Quand Huineng déclarait la totale liberté de la nature de l'esprit, il ne faisait pas référence à l'esprit troublé par les passions, la peur, l'erreur de jugement qui conduit aux vues erronées, etc. mais à la nature de l'esprit par-delà les voiles de l'Ignorance. Or, si la pratique est utile au zeniste, c'est bien parce que sa nature propre (qui est sa nature de Bouddha) n'est pas en elle-même affectée par l'Ignorance, car dans le cas contraire, il serait impossible de la retrouver. Considérons un joyau profondément enfoui dans la fange. Si ce joyau se ternissait à cause de cette couche profonde de boue (ou autrement dit, s'il perdait sa nature de joyau), il serait impossible de le reconnaître (le distinguer de la boue) et toute pratique serait inutile. Mais parce qu'il ne perd pas sa nature de joyau, alors il est possible de le reconnaître, ce qui rend non seulement utile mais indispensable la pratique. 

Les êtres ordinaires ne vivent pas dans la reconnaissance de leur nature de Bouddha. Ils vivent dans l'obscurité de l'Ignorance et non dans la lumière de la Sapience (Prajna). Ceux-là sont ceux qui ont le plus besoin de pratiquer, car ils tournent le dos à leur nature de Bouddha. La pratique consiste précisément en ce retournement de l'esprit sur lui-même. Sans ce retournement, tout n'est qu'Ignorance. Ne pas reconnaître l'Ignorance est l'Ignorance. Ce retournement est l'Effort juste, qui est le 6ème pas de l'Octuple Sentier et le premier dans la discipline de Dhyâna (zazen pour le Zen). Méconnaître l'Effort juste, c'est priver zazen de sa base, de ses fondations. 

Par l'Effort juste, l'Attention juste est maintenue, et si l'Attention juste est maintenue, alors la Concentration juste (samadhi) se manifeste. Le samadhi est une condition préalable à la vue dans sa vraie nature (kenshô). L'expérience de samadhi ne débouche pas toujours sur kenshô, mais il n'y a pas de kenshô sans samadhi. Aussi, le pratiquant ne devra pas rechercher kenshô mais samadhi de la même façon qu'on ne cherche pas le but d'un voyage en se mettant au volant mais la route qui y mène. C'est comme chercher le buffle sur lequel on est assis. Ce buffle n'est pas manifeste dans l'état ordinaire de la conscience, sujette à toutes sortes de distractions. Aussi est-il nécessaire de bien s'assurer qu'il ne nous a pas désarçonné. Atteindre samadhi, c'est tenir fermement (mais sans effort cette fois) le buffle par le licou. 


Un autre détail important, associé à la pratique de Dhyâna, c'est-à-dire de zazen, c'est la détermination. La détermination est l'acte de la volonté et la volonté est ce qui fait principalement défaut aux étudiants zen, en particulier quand ils commencent à avoir un certain niveau de pratique et qu'ils ont le sentiment de n'arriver nulle part, en dehors de quelques rares instants de quiétisme dans le meilleur des cas. Le plus souvent, ils font l'épreuve de l'ennui et/ou de la douleur et se sentent découragés. Or, c'est précisément à ce stade qu'il faut redoubler d'effort, mais celui-ci ne doit pas être porté par le mental. Car ce n'est pas le bouvier qui supporte le buffle mais le buffle qui supporte le bouvier. Il ne faut jamais perdre de vue cela, car cela reviendrait à fouetter une charrette pour faire avancer le buffle (1).

Or, dès lors que le buffle n'est pas reconnu par le pratiquant zen, qui en est encore au stade de sa quête, l'étudiant zen n'a pas d'autre choix que de s'en remettre intégralement à ce que son mental ignore. Pour cela, il doit considérer son assise sur le zafu comme l'assise d'un bouvier sur son buffle et garder à l'esprit que ce n'est pas lui, le bouvier, qui avec son mental porte le buffle, mais que c'est bien le buffle qui porte le bouvier. Ce n'est pas le mental qui est à la base de sa nature de Bouddha, c'est l'inverse, et c'est bien sa nature de Bouddha qui est le moteur. C'est sa nature de Bouddha qui va éclairer la conscience du pratiquant et non la conscience du pratiquant – le plus souvent noyée dans l'ignorance – qui va éclairer sa nature de Bouddha. Dit autrement, ce n'est pas la volonté qui en réalité manque à l'étudiant zen, mais la reconnaissance de cette volonté qui est sa nature de Bouddha. 

À présent, si vous avez compris ce qui précède, vous devriez être en mesure de comprendre le kôan suivant et d'y répondre : "Sans te mouiller, prends le trésor enfoui au plus profond de l'océan." Si vous pensez que par "sans te mouiller" il faut entendre "sans faire d'effort", vous avez tout faux. Si vous pensez que faire l'effort revient à se mouiller, vous avez tout faux aussi. Allez, encore un petit effort et vous constaterez que c'est bien l'or qui brille dans le tamis de l'orpailleur et non l'œil de l'orpailleur. 



(1) « Ayant constaté avec quelle assiduité Ma-tsu pratiquait chaque jour tso-ch’an (zazen), Yuan Huai-jang dit : "Ami, dans quelle intention pratiquez-vous tso-ch’an ?" Ma-tsu dit : "Je désire atteindre l’état de Bouddha." Là-dessus, Yuan Huai-jang ramassa une brique et se mit à la polir. Ma-tsu demanda : "Que faites-vous ?" "Je désire faire de cela un miroir." "Aucun polissage, si long soit-il, ne fera un miroir d’une brique !" Yuan Huai-jang répliqua aussitôt : "Aucune pratique de tso-ch’an, si longue soit-elle, ne vous fera atteindre l’état de Bouddha !" "Que dois-je faire ?" demanda Ma-tsu. "C’est comme si vous conduisiez une charrette, dit Yuan Huai-jang. Quand elle s’arrête, que doit faire le conducteur ? Fouetter la charrette ou le bœuf ?" » d'après Le non mental selon la pensée zen D.T. Suzuki.