mardi 1 juin 2021

Renaissances vs réincarnations

Il existe une réelle confusion entre la notion de renaissances et de réincarnations. De prime abord, on pourrait considérer qu'il ne s'agit là que de deux mots qui signifient exactement la même chose, mais sur le fond, il s'agit de deux notions qui n'ont que très peu de rapports entre elles.

Pour faire simple, disons que par "réincarnation" on suppose qu'un esprit ou une âme ou une entité individuelle distincte passerait de corps en corps, ce qui suppose que l'esprit ou l'âme ou la conscience individuelle ne s'éteint pas au décès, mais continue indéfiniment à se réincarner, sous une forme ou une autre (voir même en l'absence de forme) en fonction du karma, c'est-à-dire des actes passés et de leurs conséquences. Une réincarnation suppose donc qu'un être décède et qu'un autre naisse, lequel recevra l'âme ou l'esprit du défunt. C'est le point de vue défendu par l'éternalisme (au sens large, c'est-à-dire par toutes les religions qui s'appuient sur un principe éternel, divin, qui précède la manifestation et ne disparaît pas avec elle), le spiritisme ou la Théosophie, notamment, avec l'idée que l'on puisse – sous certaines conditions – s'entretenir avec "l'esprit" d'un défunt, lequel conserverait les souvenirs de son existence passée tant qu'il n'entre pas dans un nouveau corps. L'esprit ou l'âme du défunt serait donc "en transit" dans une sorte d'état intermédiaire qu'on appelle "bardo" dans le Bouddhisme tibétain. À la naissance, l'esprit ou l'âme du défunt perdrait tout souvenir de ses existences passées, à l'exception de certains "éveillés", qui eux conserveraient ces souvenirs. Ce serait sur cette base que sont choisis les "tulkus" (nirmanakâya) dans le Bouddhisme tibétain, ce qui justifierait les épreuves de reconnaissance des objets ayant appartenu au lama (généralement de haute renommée, assimilé à un bodhisattva des dix terres) défunt, pour garantir qu'il s'agit bien du même corps d'apparition. À noter que cette "réincarnation" n'exclut pas la possibilité de plusieurs corps d'apparitions d'un même bodhisattva, ainsi qu'on a pu le constater avec les deux 17èmes karmapas. Ce qui, cela dit en passant, pourrait poser quelques problèmes avec le ou les futurs Dalaï Lama notamment, sachant le contentieux qui existe entre la Chine et l'actuel Dalaï Lama. La tentation serait grande en effet, pour les Chinois, de corrompre quelques lamas véreux (il y en aurait) afin qu'un nouveau Dalaï Lama apparaisse, mais cette fois prenant fait et cause pour la Chine (il me semble d'ailleurs que l'actuel Dalaï Lama se soit interrogé sur les risques de dévoiement qu'il y aurait à perpétuer cette pratique de reconnaissance des tulkus et qu'il aurait songé à interrompre le processus à cause de ces risques). Quoi qu'il en soit, dans le domaine du Bouddhisme tibétain, la frontière entre la notion de réincarnation et de renaissance est assez floue, car il semble que le lamaïsme perpétue l'idée d'une conscience d'un niveau supérieur, propre aux bouddhas et aux bodhisattvas, qui serait capable d'avoir un certain pouvoir sur la manifestation au point de choisir un corps dans lequel se réincarner. De mon point de vue, dans la mesure où la manifestation est la conséquence de l'ignorance et non de la Sapience, les tulkus ne se réincarnent pas mais sont choisis – selon des critères qui sont tenus secrets – pour recevoir un enseignement et une éducation qui feront en sorte que l'enfant (ou les enfants) aura (auront) toutes les chances de ressembler au lama qu'il est (qu'ils sont) censé(s) représenter. Quant à la reconnaissance des objets, on ne peut pas dire que tenir ce genre d'épreuves secrètes et sous le contrôle des lamas qui ont choisi l'enfant (ou les enfants), obéisse à des critères scientifiques rigoureux. Le fait est que le choix des tulkus au Tibet relève d'une tradition qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le Bouddhisme, ce qui est pour le moins mystérieux, pour ne pas dire suspect. J'ai bien conscience que cet argument ne suffit pas à le disqualifier, mais qu'il permet cependant d'avoir un regard critique sur la validité d'une telle pratique au sein d'une tradition qui nie l'existence de l'atman, c'est à dire de l'âme ou de l'esprit. Les nirmanakâya peuvent bien sûr apparaître en tout temps et en tout lieu, mais le cas échéant, le corps d'apparition, en tant que tel, peut ignorer la nature de l'action qu'il met en œuvre, car il n'est là en effet que comme véhicule du Dharma et rien d'autre, même si rien ne l'empêche, par ailleurs, d'avoir conscience de jouer un rôle majeur dans l'éveil d'un ou plusieurs de ses "disciples", en particulier quand il est maître d'un Sangha. Mais dans le fond, si c'est action de Bouddha, il n'est pas nécessaire que celle-ci se manifeste par quelqu'un de spécial. Le nirmanakâya peut prendre n'importe quelle forme et ne pas être reconnu par tous, alors qu'il peut se manifester indistinctement devant une assemblée de disciples. Dit autrement, chacun a son propre nirmanakâya de la même façon que chacun a son propre dharmakâya. 

Les renaissances, contrairement aux réincarnations, ne supposent pas la survie d'un esprit ou d'une âme ou d'une entité individuelle. Elles se justifient simplement par le fait que la mort (en tant qu'annihilation) est une expérience impossible. Renaître implique donc la nécessité de revenir au monde, non pas comme une entité individuelle à part, mais par un processus cyclique qui se caractérise par une sorte de "coagulation" de la conscience – qui n'est rien d'autre qu'un agrégat transitoire et vide d'existence propre –, laquelle s'associe au karma qui fixe l'individu au centre d'un environnement structurant. L'individu se définit ainsi au sein de cet environnement par les attributs qui vont le qualifier, ce qui donne naissance à la notion d'ego (nom et forme). Ce sentiment du soi ou du moi peut aller jusqu'à impliquer la notion d'âme ou d'esprit à partir de la conscience, du nom et de la forme (ce qui n'est question que d'éducation et donc d'imprégnation de cette notion). L'environnement est intégré par l'intermédiaire des sens auxquels le mental est associé, et de là naît la sensation d'un sujet séparé de l'objet. En effet, à partir des sens s'établissent les contacts avec le monde alentour et les sensations ou perceptions qui y sont rattachées, soit comme plaisantes, déplaisantes ou neutres. Les sensations plaisantes entraînent le désir, les déplaisantes l'aversion et les neutres l'indifférence. Mais le désir est le véritable moteur de l'existence car il va entraîner la saisie, l'attachement, et à partir de là l'existence est tracée par un devenir qui va engendrer la naissance, puis la vieillesse et la mort. Tout ce processus – connu sous l'expression des douze liens interdépendants –, qui commence avec l'ignorance et qui suppose deux vies au minimum (la seconde s'établissant à partir de la saisie et du devenir), est appelé cycle des renaissances. Il n'y a donc pas un individu ou un ego, un esprit ou une âme qui renaît, mais la mise en œuvre d'une coproduction conditionnée par un processus cyclique qui va générer la formation d'un ego illusoire, distinct de son environnement, soumis au désir et à l'attachement (saisie). 

La question qui pourrait alors venir à l'esprit serait celle-ci : "Qui renaît ?" La réponse est bien évidemment : personne. C'est l'ignorance de sa vraie nature qui va concrétiser la notion d'un ego distinct, par la liaison d'agrégats vides de nature propre. Mais cela ne signifie pas que si personne ne renaît, personne ne s'éveille, ainsi qu'on le lit parfois. Car l'Eveil consiste précisément à "dé-naître" ou, dit autrement, à briser les liens qui nous lient au samsara. Le néologisme "dé-naître" ne signifie pas mourir, mais reconnaître sa vraie nature (qui est nature de Bouddha), laquelle est vacuité (vide d'elle-même) et sapience. Cependant, le corps physique auquel celui qui s'éveille est associé durant son existence va connaître la mort, puisqu'il est constitué d'agrégats – y compris la conscience – non seulement vides d'eux-mêmes mais également impermanents. Et puisque personne ne renaît, on ne peut pas dire que quelqu'un meurt, et c'est en cela que la mort est une expérience impossible. Et donc il y aura nécessairement renaissance dès l'instant où les conditions favorables au plan karmique (ce qui suppose l'union de deux gamètes a minima) seront réunies. Cette renaissance impliquera la conscience, le nom et la forme, etc. 

Dans le cas 55 de la Falaise Verte, le maître zen Tao-ou répond à son élève : "Vivant je ne dis pas, mort je ne dis pas !" On comprend très bien que si le corps auquel est associé un ego à cause de l'ignorance de sa vraie nature doit mourir puisqu'il est constitué d'agrégats impermanents, l'absence d'ego implique l'impossibilité de la mort, puisque personne ne renaît. 


Extrait d'une vidéo de la conférence donnée le 05 décembre 2019 à Locu Teatrale à Ajaccio où ce sujet a été abordé. 








mercredi 12 mai 2021

Considérations entre nature de Bouddha, conscience et Eveil

J'ai observé, à partir de quelques publications ça et là, sur les réseaux sociaux ou autres, qu'il existe une confusion entre la notion de nature de Bouddha et d'Eveil à sa vraie nature. Voire même, ce qui est tout aussi problématique, entre la nature de Bouddha et la conscience, laquelle est dans ce contexte quelquefois notée avec une majuscule, comme si cette spécificité suffisait à lui attribuer une autorité spirituelle qu'elle n'a pas en temps ordinaire. Du point de vue bouddhique, en effet, la conscience, avec ou sans majuscule, n'a jamais été autre chose qu'un agrégat, un skandha, c'est-à-dire un facteur constitutif de l'ego. 

Tous les êtres sensibles, loin s'en faut, ne naissent pas "éveillés", bien qu'ils aient – selon le sutra du Nirvâna – la nature de Bouddha. Et bien entendu, s'ils ne naissent pas éveillés, c'est parce que ce qui leur tient lieu d'être ou d'existence prend racine dans l'ignorance de leur vraie nature. 

L'ignorance – d'un point de vue bouddhique – est nécessairement sans cause, car si elle avait une cause, elle ne serait pas à la racine de la méconnaissance de sa vraie nature. Il existerait en effet quelque chose qui lui précèderait et dont elle serait l'effet. Or, si l'ignorance est sans cause elle n'est pas de nature phénoménale. En cela, elle est semblable à la nature de Bouddha, mais à la manière d'un reflet inversé. On ne constate pas directement l'ignorance. En réalité, l'ignorance seule est sans effet. Il lui faut des actes – le karma – (également appelés "facteurs formateurs") et une conscience pour que s'élèvent le nom et la forme et que se déroule ainsi l'enchaînement des huit autres liens interdépendants, depuis les six sens jusqu'à la naissance et la mort, et bien sûr – car tel est le Samsara – la renaissance, puisque cet enchaînement demeure cyclique. 

On serait tenté de croire que pour s'éveiller à sa nature de Bouddha, il faudrait supprimer l'ignorance. Mais ceci n'est pas possible dans un cadre dualiste car pour supprimer l'ignorance, il faudrait s'attaquer à sa cause. Or, l'ignorance est sans cause. La seule manière de s'éveiller à sa vraie nature est d'opérer un renversement ou un retournement de l'esprit sur lui-même. Ainsi, ce qui n'était qu'un reflet inversé est transmué en nature de Bouddha. C'est cette transmutation qu'on appelle Eveil. Et cette transmutation est l'opération de Prajna, qui est le mode de reconnaissance de sa vraie nature. 

L'Eveil n'est pas toujours permanent. Au premier stade, qui est celui du kenshô, les forces karmiques accumulées depuis des périodes qui remontent à bien avant notre naissance, nous ramènent en samsara. C'est la raison pour laquelle il faut pratiquer après kenshô et cette pratique est l'Action Juste, non seulement à travers son volet éthique, mais dans le jeu simultané de la Triple Discipline. C'est la raison pour laquelle les Bouddhas ne renaissent pas, car leurs actions sont justes par nature. Mais qu'on ne s'y méprenne pas : l'Action Juste n'a pas seulement pour vocation de faire en sorte que les Bouddhas ne renaissent pas, mais que le Dharma se transmette via le Sangha et le Nirmanakâya qui est le Bouddha métamorphosé en maître du Sangha dans son Corps d'Apparition. Car l'Action Juste est aussi et surtout la Compassion Infinie et donc la Sagesse qui dérive directement de l'Eveil à sa vraie nature. 

À présent, je vais proposer deux pratiques qui doivent être effectuées pendant zazen pour générer le samadhi, puis, ultimement, le retournement de l'esprit sur lui-même. On peut choisir soit l'une, soit l'autre ou même les alterner. Il s'agit surtout d'un entrainement à la pratique de la concentration et du doute. 

D'abord, je vous présente une méthode que proposa Taitsu Kohno Roshi lors de l'inauguration du Zendô de la Falaise Verte en 2010. Il s'agit de retrouver son tout premier souvenir. Nous avons tous des souvenirs de notre enfance, mais quel est le premier ? Si nous avons un souvenir précis en tête, sommes-nous certain qu'il n'y en a pas un autre qui lui soit antérieur ? Sommes-nous certain qu'il s'agit d'un souvenir et non de l'appropriation d'une histoire entendue dans son enfance ? L'esprit doit donc être engagé dans cette recherche. Bien entendu, nous arrivons à une sorte de mur infranchissable, mais nous devons poursuivre cette pratique jusqu'à ce que l'esprit lâche prise ou que le mur cède. Cette pratique est assimilable au doute sur un kôan. 

Une seconde méthode consiste à rechercher ce qui est sans nom, sans forme, sans couleur, sans odeur, sans goût ni saveur, qui ne produit aucun son, ni aucune perception. C'est ce vers quoi était tourné l'empereur Hùn Tùn avant que ses deux autres amis ne lui ouvrent les portes des sens. Vous devez entrainer votre esprit à retrouver cela. Si vous pensez à quelque chose qui possède un nom ou une qualité – la vacuité, la conscience, par exemple, ou Dieu, la nature de Bouddha... –, ne vous y arrêtez pas, car ce ne serait qu'une projection mentale ou une représentation, même si ces représentations ne porteraient sur rien de précis. Si vous pensez que c'est quelque chose qui n'existe pas, c'est que vous êtes encore plongé dans la dualité sujet/objet et votre point de vue serait nihiliste. Cette pratique s'assimile à la précédente en ce que nous arrivons à une sorte de mur infranchissable que nous devons traverser. 

Je joins une vidéo où il est question de ce thème spécial et de ces pratiques. 




jeudi 29 avril 2021

Cas 55 de la Falaise Verte : Vivant ou mort ?

Le cas 55 de la Falaise Verte est un kôan célèbre qui met en scène un maître Zen (Tao-ou) et son élève (Kien-iuan), lesquels se rendent à des funérailles. Les noms sont chinois car le cas fait partie du Pi-ien-tsi (recueil de la Falaise Verte) qui est d'origine Chan, et comme vous savez, le Zen dérive du Chan. 

Arrivés proches du défunt, l'élève frappe avec son bâton sur le cercueil et demande au maître : "Vivant ou mort ?" Il fait bien entendu allusion au cadavre et le maître répond : "Vivant, je ne dis pas ; mort, je ne dis pas". L'élève réplique : "Ô mon maître veuillez me répondre, sinon, je vous battrai." Ce à quoi Tao-ou persiste : "Me battre est votre affaire.  Quant à vous répondre, je n'ai rien à dire." Alors l'élève frappe le maître. À cause de cela, il est obligé de quitter le monastère pour chercher un autre maître. Quelques années plus tard, alors que Tao-ou mourut, Kien-iuan rencontre un autre maître (Chih-chouang) et lui raconte son expérience avec Tao-ou. Il lui repose la même question "Vivant ou mort ?" Le maître répond : "Vivant je ne dis pas, mort je ne dis pas." Kien-iuan réplique : "Pourquoi ne pas me dire ?" et Chih-chouang réitère : "Je vous répète : je ne vous dis pas !" Cependant, cette fois, la réponse du maître éveille Kien-iuan à un nouvelle compréhension.

Le kôan ne s'arrête pas là et continue sur le cas de Kien-iuan. Mais ici, ce qui m'intéresse, c'est la réponse "Vivant, je ne dis pas ; mort, je ne dis pas," car elle est le cœur du kôan. J'en parle dans la vidéo qui suit (assez courte ~ 8 mn). 



 

vendredi 23 avril 2021

Karma : complément d'information suite à l'atelier

Je me dois de donner quelques réponses suite à une réaction par mail relative à l'atelier zen sur le karma. Un adepte du Zendô de la Fontaine, qui a suivi la vidéo sur l'atelier, s'appuyant sur des dires du Bouddha qui affirmait qu'à une mort correspondait une naissance, remarquait à juste titre que cela était en contradiction avec la croissance démographique. Et donc quid du karma ?

Mes réponses :

La croissance démographique est une évidence. Nous sommes actuellement près de 8 milliards d'individus dans le monde (il y en avait beaucoup moins à l'époque du Bouddha), et d'après les données statistiques internationales, le taux de naissance est de 17.8 % et le taux de mortalité est de 7.6%, c'est à dire qu'il naît plus de personnes qu'il en meure (en faisant la différence entre le taux de naissances et de morts, la population mondiale augmente en moyenne de 26 personnes par seconde). Bien sûr, ces chiffres ne sont pas constants d'une année sur l'autre. Ceux-ci sont une extrapolation sur l'année 2021.

Cela implique que le karma ne se déploie pas de façon linéaire, un individu succédant à un autre, mais à la façon dont des ondes se propagent en cercles concentriques quand par exemple on jette un cailloux dans l'eau. De plus, il n'y a pas qu'une action mais plusieurs, venues de toutes parts et en des moments différents, en sorte que les cercles concentriques au départ d'une action, se conjuguent les uns aux autres, soit en s'amplifiant, soit en s'annulant, soit en diminuant, et cela selon les différents points où il y a rencontre. Il faut par ailleurs, pour qu'il y ait un individu qui reçoive la résultante d'actions multiples, la réunion de deux gamètes (cellules femelle et mâle) pour la conception et la naissance. Il est bien évident qu'il est impossible de remonter à la source de toutes les actions d'autant que la conjugaison des actions en affecte l'ampleur. 

En d'autres termes :

— Pour qu'un individu vienne au monde il faut l'union de deux gamètes (mâle et femelle). C'est vrai aussi pour les animaux. 

— Le nombre d'individus croît en fonction de la population actuelle à laquelle on ajoute les naissances et on retranche les morts.

— Chaque individu reçoit la résultante d'actions passées selon son lieu et sa date de naissance. 

— Tous les individus ne reçoivent donc pas la même résultante puisqu'une place (celle où l'on se trouve à un instant t est unique et ne peut être partagée avec personne d'autre). Ce qui signifie que sa "tendance karmique" lui sera propre. 

— La notion de mort et de naissance, du point de vue de l'anatman ou de la vacuité, n'est pas à considérer du point de vue dualiste. La vacuité est notre véritable nature, cette vacuité est atteinte au moment de la mort et au moment de l'expérience zen du kenshô, mais puisqu'elle est notre véritable nature y compris pendant notre existence individuelle, nous comprenons que nous ne sommes vraiment "ni mort ni vivant". Nous sommes vivant à chaque instant de conscience où l'on prend conscience de notre individualité et donc de notre karma (c'est là qu'agissent les douze liens interdépendants), mais notre vraie nature est "non-née", notre esprit ordinaire est "non-né", c'est à dire qu'il ne peut mourir tout en étant mortel. Il existe un kôan où le maître et son élève se rendent à un enterrement et l'élève, frappant sur le cercueil, demande au maître : "vivant ou mort ?" et le maître répond : "vivant, je ne dis pas, mort, je ne dis pas". 




Rappel sur les 12 liens interdépendants : 1) l'ignorance, 2) le karma, 3) la conscience (qui est un agrégat facteur de naissance d'un ego), 4) le nom et la forme, 5) les 6 sens (dont le mental), 6) le contact, 7) la sensation, 8 ) le désir (ou la soif : cf. 6 classes d'êtres), 9) la saisie, 10) le devenir, 11) la naissance, 12) la vieillesse et la mort.




dimanche 18 avril 2021

Atelier sur le karma

Voici la vidéo de l'échange dans le cadre de l'atelier sur le karma qui s'est déroulé au Zendô de la Fontaine le samedi 17 avril 2021 à 10H00.

Pour de plus amples informations, je vous invite à lire mon livre "Expérience Zen", paru aux éditions Almora, au chapitre "Karma" (page 83). Certaines questions développées dans le livre ne sont pas évoquées durant l'atelier. J'ai privilégié d'insister sur l'action juste – qui est Zazen – pour compenser les actions dites "mauvaises" ou "déméritoires", dont il faut admettre qu'elles ont bien eu lieu puisque leurs conséquences est le monde de souffrance inhérent au samsara, ainsi que sur les six classes d'êtes qui sont des tendances imprimées en chacun de nous-mêmes et qu'il faut savoir détecter pour les corriger, en particulier si elles s'opposent à notre libération. On peut en effet avoir vu dans sa vraie nature mais avoir des tendances qui nous éloignent de l'humain, au sens des six classes d'êtes, et qui s'expriment par le désir ou plutôt par la soif du pouvoir ou d'autres choses comme accumuler plus de biens que de besoins... C'est ce qu'on appelle "le moyen de vie juste" qui représente, avec "l'action juste" la discipline de Sîla qui est l'éthique. Je rappelle que si le samsara existe, c'est parce qu'il existe une somme d'actions déméritoires qu'il faut compenser par une éthique de l'action. Le Bouddhisme ne cherche pas à améliorer le samsara pour satisfaire nos désirs ou nos soifs, mais à prendre conscience des ces tendances pour les corriger par la volonté, qui est l'expression de notre nature de Bouddha, condition même de notre libération. 



vendredi 9 avril 2021

Responsabilité karmique

La responsabilité karmique renvoie à notre responsabilité individuelle, à travers des actions quelconques, en raison de la vacuité de notre vraie nature qui nous rend solidaire de ce que nous considérons, dans un cadre dualiste (le samsara), comme étant les autres. 

Si du point de vue éternaliste, l'âme a une existence éternelle, qui survit de corps en corps et qui subit le karma à titre personnel, en sorte que chacun récolte, à titre individuel, les conséquences de ses propres actions, ce qui l'oblige à se comporter d'une façon éthiquement exemplaire s'il veut gagner un "bon karma", du point de vue bouddhique, du fait – d'une part – de l'absence d'âme et – d'autre part – de la solidarité entre les autres et soi-même dans l'Un (qui est le Dharmakâya ou sa nature de Bouddha), toute action commise par un individu quelconque produira des conséquences bonnes ou mauvaises, du point de vue éthique, qui seront éprouvées personnellement par un ou plusieurs autres individus quelconques, ce qui en feront leur karma. Même s'il n'existe aucun lien entre l'individu A qui commet l'acte et l'individu B qui en subit les conséquences, dès lors qu'il n'existe pas de A ni de B "en soi", l'action commise par A peut tout autant avoir été commise par B ou par C ou par n'importe qui. L'absence d'ego conduit à l'interchangeabilité de l'ego, ce qui nous rend tous individuellement responsables des actions commises par les uns et les autres. 

On pourrait penser qu'à cause de cela, il n'y a aucun intérêt à commettre une bonne action, puisque nous n'en tirons individuellement aucun bénéfice, mais ce serait un très mauvais calcul. Car si nous nous efforçons à des actions éthiques et responsables alors le monde à venir ne pourra que s'en porter mieux. Des mauvaises actions engendrent toujours des mauvais karma. Cela reste vrai et c'est d'autant plus profitable de faire de bonnes actions que nous en serons, quel que soit notre état, bénéficiaires à des degrés divers. 

Bien entendu, le but des bonnes actions n'est pas spécifiquement d'améliorer le samsara, bien qu'il n'y ait éthiquement aucun mal à se faire du bien, mais de faire en sorte que chacun, à titre individuel, s'applique sans tarder à la réalisation de sa vraie nature, laquelle est naturellement exempte d'erreurs, de troubles et de souillures. Autrement dit, si vous voulez agir pour le bien de tous les êtres sensibles, c'est sur vous-même que vous devez agir. Selon le principe de la solidarité dans l'Un par l'expérience de la vacuité, agir sur soi revient à agir sur les autres. Car si l'on est responsable au plan karmique de tous les actes commis par chacun des êtres sensibles pris individuellement, en agissant sur nous-mêmes dans le sens éthique, nous agissons de fait sur chacun des êtres sensibles pris individuellement. Quand vous vous éveillez à votre vraie nature, ce sont tous les êtres sensibles qui s'éveillent avec vous, même si, individuellement, un être sensible peut tourner le dos à sa vraie nature et donc s'égarer en samsara. 




lundi 5 avril 2021

Bilan provisoire ou état des lieux

Un bilan a une connotation comptable, et quand on pense comptabilité, on pense compte et, dans ce contexte, on pense règlement de compte. Je ne l'ai pas fait dans cet esprit. J'ai voulu simplement rendre état de ce que fut mon expérience à la fois éditoriale et sociale (à travers les réseaux sociaux bien sûr) dans le domaine du Zen.

Ainsi que je l'affirme, dans la vidéo qui suit, avec une certaine verve, je n'ai rien usurpé. J'ai confronté ma vue au maître zen avec qui j'étais en contact et rien, dans ses propos, n'est venu s'opposer à la profondeur de l'expérience, qu'il a reconnue sans ambiguïté ni réserve. J'ajoute d'ailleurs que s'il avait opposé le moindre début de doute, c'est de sa propre compétence que j'aurais douté. Mais ça ne s'est pas fait et je sais que la personne qui était en face de moi à cet instant précis parlait mon langage et le comprenait. Dans ce contexte, les mots ne comptent pas vraiment ; ils sont dits entre les mots eux-mêmes "je sais qu'il sait que je sais qu'il sait"...

Puis passe le temps et chacun reprend sa voie. Dans le respect mutuel. Mais cela étant précisé, la confrontation avec le maître n'est rien en comparaison de la confrontation avec les imbéciles, les ignares, les arrogants, les intellos qui ne doutent de rien. Mais qui ont cet atout incontestable qu'ils sont sortis de telle ou telle école, qu'ils sont agrégés ou docteurs en philo, voire indianistes ou parlent le tibétain ou le japonais comme une vache espagnole mais avec suffisamment de vocabulaire pour confondre le Mu de Joshu avec le beuglement d'une vache ou l'aboiement d'un chien. 

D'aucun penserait que je suis en colère et que je nourris mon mental de cette colère et que si j'avais réellement vécu une expérience décisive, tous ces problèmes seraient reconnus comme vains. Pensez-vous que j'accorde la moindre importance à ces problèmes ? Non. Une seule chose me gêne profondément, c'est l'état de délabrement du Zen et du Bouddhisme en général. Et je ne parle pas des "soldats du Zen" (je devrais aussi mettre le nom au féminin car le pouvoir de séduction des imposteurs s'est imposé jusque dans le cœur – ou le chœur – de leurs "dakinis" ou "shaktis", c'est selon). 

J'aurais pu être jeune et beau et avoir les yeux bridés, m'exprimer avec un air compassé comme si je vivais la passion du christ face au malheur du monde. Je ne suis rien de tout cela. Je ne revendique pas mon insignifiance. Je fais juste un bilan provisoire et un état des lieux, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'est pas "joli joli". Mais bon, il n'y a pas mort d'homme, comme on dit. Il y a seulement une crise sanitaire et le Zen en a pris pour son compte.