samedi 28 mai 2022

Les Trois Corps du Bouddha (Trikâya)

 Les Trois Corps du Bouddha (Trikâya) se déclinent ainsi :

1) Le Dharmakâya, qui est le Corps de Loi, équivalent du Nirvâna ou du Non-né. Il n'est pas de nature phénoménal et ne s'exprime que dans la réalisation de sa vraie nature. Cette réalisation est celle du Dharmakâya par lui-même. Il est à la fois Vacuité (non phénoménale) et Sapience (Prajna), qui est le mode de reconnaissance de sa vraie nature.

2) Le Sambhogakâya, qui est le Corps de Félicité, est le mode d'expression du Bouddha, sous son aspect Dharmakâya, au Bodhisattva. Quand le Bodhisattva réalise sa vraie nature (Dharmakâya), c'est par le Sambhogakâya. Sans le Sambhogakâya, le Dharmakâya ne pourrait pas être reconnu par le Bodhisattva, en sorte que sa nature de Bouddha serait alors un Pratyeka Buddha (un "Bouddha pour soi"), incapable de briller ou d'enseigner. 

3) Le Nirmanakâya, qui est le Corps d'Apparition ou de Métamorphose, est le mode d'expression du Bodhisattva de la Compassion Infinie (Kannon ou Avalokiteshvara) au pratiquant lambda. 

Une vidéo pour exposer cela, lors de l'atelier du 26 mai 2022 au Zendô de la Fontaine. 





samedi 5 mars 2022

Les Trois Piliers du Zen et la question du libre arbitre.

Les trois piliers du Zen sont : la foi, la détermination et le doute. 

La foi doit être inébranlable. Pour cela, elle doit s'appuyer sur un ou plusieurs éléments tangibles et irréfutables. Dans le Zen, elle s'exprime par la confiance que l'on a en sa nature de Bouddha.  

La détermination doit être sans faille. Elle dérive directement de la foi en ce sens que la détermination varie avec la foi. Plus la foi est forte, plus la détermination sera forte. Mais si la foi faiblit, la détermination s'en trouve alors diminuée d'autant. 

Le doute doit être massif. Le doute, dans le Zen ne s'oppose pas à la foi, contrairement au doute sceptique. Ce point est très important car le doute ne doit pas porter sur l'existence de sa nature de Bouddha, ou la confiance que l'on a envers sa nature propre, mais sur les raisons qui s'opposent à la réalisation de sa nature de Bouddha. De fait, le doute portera sur la question suivante : "pourquoi, alors que j'ai la nature de Bouddha, ne suis-je pas en mesure de la reconnaître ?" 

Le libre arbitre consiste à laisser s'exprimer sa nature de Bouddha, laquelle est sans erreurs (Prajna), sans souillures (Silâ) et sans troubles (Dhyâna). 

La vidéo qui suit – atelier du samedi 05 mars 2022 – porte sur cette problématique et déborde un peu sur la question de l'Ethique (au sens de Silâ). 



mardi 25 janvier 2022

Les Deux Accès à la Réalité Ultime

Les Deux Accès à la Réalité Ultime constituent un moyen de réaliser sa vraie nature, libre par essence, exempte d'erreurs, de souillures et de troubles ainsi que le précisait Huineng, le Sixième Patriarche du Zen, dans son Jeu Simultané de la Triple Discipline. Dit autrement, les Deux Accès à la Réalité Ultime sont une autre approche de la Triple Discipline – qui est la 4ème Noble Vérité du Sentier qui mène à la Fin de la Souffrance – telle qu'elle fut enseignée dans le Zen depuis Bodhidharma. Du reste, ce texte est attribué au Premier Patriarche du Zen de la branche chinoise, bien qu'on n'ait pas de preuve formelle de ce fait. L'essentiel étant que cette méthode soit conforme au Zen dans sa dimension bouddhique. 

Ces Deux Accès sont : 

I) L'Accès par l'éveil à sa vraie nature (1). C'est quand on procède à un retournement de l'esprit sur lui-même ou, pour le dire plus justement, à la coïncidence de l'esprit avec lui-même ou sa nature propre. Celle-ci est Vacuité et Illumination dans la conscience de la Reconnaissance de la Vacuité de l'esprit par lui-même. Cette Reconnaissance est le Discernement du Dharmakâya par Lui-même, sachant que chacun a son propre Dharmakâya. Et puisque chacun a son propre Dharmakâya, alors cet Accès par l'éveil est la reconnaissance du Bouddha par lui-même ou de l'homme par lui-même quand celui-ci reconnaît sa vraie nature et vit conformément à celle-ci. C'est ce qu'on appelle "Réalisation de sa vraie nature".

II) L'Accès par la Pratique se décline en quatre points :

1- Accepter la haine comme rétribution

Bien que dans cette vie nous nous soyons efforcés de mener un existence conforme à l'éthique, sans jamais nuire à quiconque, notre charge karmique n'est pas limitée à cette vie pour autant. Si nous avons vu dans notre vraie nature, nous savons que chaque être sensible et nous-mêmes sommes liés depuis des temps immémoriaux. Dit autrement, tous les êtres de tous les temps et nous-mêmes sommes Un. Il s'ensuit que ce que nous avons fait subir à d'autres dans d'autres vies, nous le faisions en réalité subir à nous-mêmes. Par conséquent, toutes les adversités, souffrances, maladies... que nous éprouvons dans cette vie ne sont rien d'autre que la rétribution de nos actes passés venus à maturation. Accepter la haine revient à admettre que nous récoltons le fruit de nos actes et que cela n'est au fond que juste rétribution. 

2- S'adapter aux conditions karmiques

Puisque nous réalisons que les facteurs formateurs de l'existence sont de nature karmique, c'est-à-dire liés aux actes, nous comprenons que le mouvement ou la dynamique de l'action est un déséquilibre constant qui fondamentalement s'équilibre de lui-même en se justifiant. C'est le sens de l'Action Juste, quoi que nous fassions. Ce qui signifie que nous réalisons que les choses sont naturellement et parfaitement ordonnées et qu'il n'y a rien de spécial à faire pour cela. Ce qui montre aussi qu'il faut faire ce qu'il y a à faire et donc ne pas faire qui soit superflu. C'est le sens de s'adapter aux conditions karmiques qui n'a rien à voir avec l'idée qu'il ne faut pas agir comme si nous étions extérieur au monde. Ne pas agir – au sens de laisser faire les choses comme si nous n'étions pas concernés – n'est pas Action Juste. 

3- Ne rien désirer

Dès lors que nous réalisons que toutes les choses sont vides et libres par essence, ce qui signifie que tout est parfaitement ordonné, il n'y a pas lieu de désirer quoi que ce soit qui ne soit pas conforme à notre nature propre. Le sage se conforme à ce qui est par nature et donc juste par essence. Là encore, cela ne signifie pas qu'il faille laisser les choses aller à leur destin sans réagir. Nos actions dans le monde concourent à l'expression de notre nature de Bouddha. C'est le sens de zazen qui consiste à asseoir nos actions dans l'ordre naturel des choses. 

4- Se conformer au Dharma

Le Dharma, ici, n'est pas l'enseignement sutrique. C'est la véritable nature de l'esprit, laquelle est Vacuité et Sapience. Se conformer au Dharma signifie donc vivre en phase avec la vraie nature de l'esprit. Se conformer au Dharma est donc le but ultime de la pratique, qui est la Voie ou le chemin en soi. Et dès lors que nous comprenons que notre esprit ordinaire et notre corps physique ne sont rien d'autre que notre propre Dharmakâya, nous comprenons que notre existence manifestée est le lieu et le temps de notre réalisation. Etre ce que nous sommes, c'est se conformer au Dharma. Mais notre nature est dynamique ; elle ne consiste pas à cesser toute action. Elle consiste précisément à inscrire nos actes dans l'expression de notre vraie nature. Se conformer au Dharma est faire en sorte que notre nature de Bouddha s'exprime en chacun de nos actes. Ça ne signifie pas se "laisser agir" mais à agir conformément à notre vraie nature, ce qui suppose la reconnaître dans sa réalité ultime. Sans cette reconnaissance, il n'y a qu'aveuglement par l'Ignorance et égarement. 

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La vidéo qui suit est une manière directe et "sans filet" de présenter ces deux Accès à la Réalité Ultime. Les deux présentations se complètent. 



(1) Généralement traduit par Accès par la pénétration du Principe


lundi 23 août 2021

Le Tétralemme de Lin Tsi (Rinzai)

Dans un entretien collectif, Lin Tsi (Rinzai en japonais), s'adressant à ses adeptes, propose quatre formules que l'on peut rapprocher du tétralemme de Nagarjuna. Ce tétralemme est une série de quatre propositions exprimées de façon négative : 1) On ne peut dire d'une chose qu'elle est, 2) On ne peut dire d'une chose qu'elle n'est pas, 3) On ne peut dire d'une chose qu'elle est et qu'elle n'est pas, et 4) On ne peut dire d'une chose ni qu'elle est ni qu'elle n'est pas. 

On remarque que le tétralemme de Nagarjuna ne dit rien de cette chose sinon qu'on ne peut rien en dire. Il ne s'agit pas d'une Vue au sens strict mais d'une série de propositions philosophiques reposant sur une certaine compréhension – par inférence logique – de la nature des phénomènes. C'est donc de l'analyse et non une expérience vivante de la chose elle-même. 

Dans cet entretien collectif (n°10), selon la classification mentionnée dans la traduction française de Paul Demiéville (éd. Fayard), Lin Tsi donne une dimension pratique au tétralemme. Il ne dit pas ce qu'est ou n'est pas une chose ou ce qu'on pourrait en dire. Il propose : 1) Parfois supprimer l'homme sans supprimer l'objet, 2) Parfois supprimer l'objet sans supprimer l'homme, 3) Parfois supprimer l'homme et l'objet, 4) Parfois ne supprimer ni l'homme ni l'objet. 

On remarque que chaque formule commence par "parfois". Cela signifie que la pratique peut prendre différent aspects selon l'évolution du pratiquant et le temps qu'il consacre à sa pratique. Cependant, quand on forme des personnes à la pratique du Zen – en particulier dans le Rinzai –, on respecte en principe cet ordre. Ainsi, on commence souvent par la concentration sur un objet unique (samatha), généralement sur la respiration avec ou sans les comptes cycliques comme durant le sussokan. On peut aussi se concentrer sur un kôan ou une visualisation, par exemple l'idéogramme Mu 無 dans le hara. Cette pratique consiste à faire en sorte que l'homme (ici le pratiquant) "disparaisse" dans cette pratique. On peut aussi détourner l'objet vers un autre. Par exemple, si l'on ressent une douleur, ou si l'on est affecté par une sensation désagréable, comme une pensée angoissante, on se concentre sur cette sensation jusqu'à disparaître en elle, ce qui revient à ne faire qu'un avec l'objet. C'est ce que Lin Tsi propose quand il dit "parfois supprimer l'homme sans supprimer l'objet". 

Mais dans la pratique, quand on est très absorbé, l'objet disparaît de lui-même et la présence de l'homme sans objet s'impose à la conscience. C'est la deuxième proposition :  supprimer l'objet sans supprimer l'homme. C'est une présence vide de tout ce qui n'est pas cette présence. L'homme peut rester indéfiniment dans cette vacuité et s'illusionner quant à sa véritable réalisation. C'est samadhi. 

Pour aller plus loin, il faut faire un retournement de l'esprit sur lui-même. Cette volte-face revient à placer l'esprit face à lui-même jusqu'à ce qu'il constate sa propre vacuité. Ce n'est donc plus une présence mais une absence. La vacuité de la présence se vide d'elle-même. C'est quand Lin Tsi dit "Parfois supprimer l'homme et l'objet". C'est toujours samadhi, mais sans présence. 

Cependant, cette absence n'est pas le néant. Dès lors que la vacuité vide d'elle-même se manifeste, le monde tel qu'il est se manifeste comme étant son vrai Soi. Vous pouvez, à ce stade, avaler d'une seule gorgée toute l'eau de l'océan Pacifique ou bien toucher le commencement de l'univers sans avoir à vous déplacer. Vous entendez le son d'une seule main et cette façon d'entendre est Voir sa vraie nature. Vous êtes Kannon : 観音. 

Une vidéo pour expliquer cela "avec les mains", c'est-à-dire en improvisation – presque – totale avec des propos parfois maladroits😆 : Le pléonasme "un petit peu différent et pas tellement différent" signifie que l'ajustement de l'esprit à lui-même (la coïncidence) n'est qu'une question de perspectives qui convergent toutes vers cette ajustement. 😇)




dimanche 4 juillet 2021

Les 12 liens interdépendants (atelier)

Les douze liens interdépendants sont une représentation du cycle de renaissances (Samsara) dans le contexte bouddhique. Cet atelier, qui s'est déroulé le samedi 03 juin à 18H30, a été entièrement filmé (désolé, le son n'est pas très bon) et voici la vidéo :


Après quoi, nous avons terminé cette soirée par un repas animé d'anecdotes savoureuses. Merveilleuse soirée, merci à vous tous, les amis !



mercredi 23 juin 2021

Règles 63 et 64 de la Falaise Verte : un chat pourfendu et des sandales sur la tête

Dans la règle 63 de la Falaise Verte, il est question de moines qui discutent (ou se disputent) à propos d'un chat. Nansen, qui était le maître de ce monastère, prit le chat d'une main et de l'autre son sabre. Puis il déclara à l'intention des moines : "Dites un seul mot zen et je ne pourfendrai pas ce chat". Les moines se turent, incapables de répondre, et Nansen pourfendit le chat. 

Le kôan se poursuit avec la règle 64. Joshu – qui était l'un des élèves et moines de Nansen (mais qui est devenu par la suite le célèbre maître zen dont la notoriété a dépassé celle de Nansen) – était absent du monastère lors de l'épisode du chat pourfendu. Nansen lui raconta la scène et Joshu prit une sandale, la posa sur sa tête et sortit. Nansen dit alors : "Si vous aviez été là, le chat aurait été sauvé !"

Ce kôan, qui regroupe les deux règles 63 et 64, peut se résumer en réalité à un seul car le "mot zen" que les moines ne purent exprimer, Joshu l'exprima d'une admirable façon, et tout est là. Et si l'on analyse les deux règles, elles résument à elle seule le kôan : "Toutes choses retournent à l'un, à quoi l'un retourne-t-il ?"

La règle 63 du chat pourfendu dérange le plus souvent les personnes qui entendent ce kôan pour la première fois, car dans l'éthique bouddhiste, il est interdit de tuer un animal. Mais pour bien comprendre un kôan, il faut se placer par-delà les apparences et ne pas s'attarder à la lettre. Le chat pourfendu est en fait un équivalent du chien, dans le kôan Mu. Quand Joshu (il s'agit bien du disciple de Nansen, devenu maître à son tour) répondit "Mu" au moine, ce dernier comprit Mu comme une négation, ce qui allait à l'encontre du Sutra du Nirvâna : "Tous les êtres ont la nature de Bouddha". Autrement dit le chat pourfendu n'est pas un "vrai chat", comme le chien du moine était un chien surnuméraire, sans existence propre. Le chat à propos duquel les moines se disputaient (le kôan ne donne pas de détail sur le contenu de la dispute ou de la discussion, mais cela peut concerner autant l'appartenance que le fait qu'il ait ou non la nature de Bouddha) était un chat surnuméraire, n'existant que dans l'esprit dualiste des moines, et c'est bien l'esprit dualiste que Nansen a pourfendu et non le "vrai chat", celui qui existe indépendamment de l'observation et qui ne peut être vu que par les sages (ou celles et ceux qui sont capables de voir dans leur vraie nature). Rappelons que le Nirvâna, pour le Bouddha, ne peut être vu que par les sages (Majjhima Nikâya 26). Si l'on comprend cela, on peut comprendre la règle 64 qui suit. On peut comprendre le geste de Nansen. 

Le chat, dans l'esprit des moines, était ce qui sépare la Terre du ciel, la vacuité de la forme, l'hôte du visiteur, l'esprit de Bouddha de l'esprit ordinaire, le sujet de l'objet. Il est de fait objet de dispute. Sa "faute" ne réside pas en lui-même, mais dans ce que les moines font de lui à cause de leur bêtise. Il n'est pas responsable de l'interprétation des moines, et en ce sens, même si Joshu arrive tardivement, il n'a rien à craindre de Nansen ni de quiconque. Le chat pourfendu n'est que le résultat de l'incompréhension des moines et n'existe pas ailleurs de cette incompréhension. La séparation du ciel et de la Terre n'est ni le fait de la Terre ni le fait du ciel, mais de l'esprit dualiste. La séparation, c'est la dualité sujet/objet ; c'est Samsara. Le mot zen attendu par Nansen était celui qui unit la Terre au ciel, la forme au vide, le sujet à l'objet. La main droite à la main gauche. 

Souvent, en signe de remerciement ou de politesse, les adeptes du Zen – quand ils s'expriment sur les réseaux sociaux notamment – finissent leurs phrases par l'expression "Les mains jointes", en signe de remerciement ou de respect. Mais que signifient les mains jointes ? Il est intéressant, parvenu à ce stade, de se pencher sur le kôan "Le son d'une seule main" d'Hakuin, car cela a un lien direct avec le geste de Joshu, quand il met la sandale sur la tête. Il aurait du reste pu mettre les deux sandales, et sauf erreur de ma part, il existe des traductions ou c'est bien les deux sandales et non une seule que Joshu place sur sa tête, ce qui est au fond plus logique, bien que ne changeant rien au principe. La ou les sandales, c'est ce qu'on met aux pieds, et sous la plante des pieds se trouvent les semelles, qui elles sont posées sur la terre ferme. La distance qui sépare le ciel de la Terre, c'est, d'une certaine façon ce qui sépare le sommet de la tête de la semelle des chaussures. Entre deux mains jointes, il y a une ligne de démarcation, à l'endroit où les paumes se touchent. C'est le coup de sabre de Nansen, mais aussi le résultat de la dispute ou discussion des moines à propos du chat. En mettant les sandales sur sa tête, Joshu réunit la main droite et la main gauche en une seule main autant que le ciel et la Terre en un seul temple. Et le chat peut vaquer à ses occupations sans crainte d'être pourfendu. La vacuité vide d'elle-même, c'est quand les sandales de Joshu sont posées sur son crâne. C'est quand on peut toucher le commencement de l'univers sans bouger le petit doigt ou avaler d'une seule gorgée toute l'eau de l'océan Pacifique. Si vous comprenez cela, vous n'êtes pas distinct de Kannon. 

Dans Itinéraire d'un maîtres zen venu d'Occident Taïkan Jyoji évoque un sanzen durant lequel son maître, Mumun Yamada Roshi, lui demande de couper Mu en deux. Couper Mu en deux, c'est pourfendre le chat : d'un côté, le chat surnuméraire, qui n'a pas d'existence propre, et de l'autre, le vrai chat, celui qui n'est visible que par le sage. Nansen n'a donc rien fait d'autre, en pourfendant le chat, que de montrer l'incapacité de reconnaître le vrai chat – celui qui a la nature de Bouddha – du chat surnuméraire. 

Pourfendre le chat c'est montrer où l'un retourne après que toutes choses sont retournées à l'un. Si l'on lit la règle 64 avant la règle 63, on répond au kôan "Où l'un retourne-t-il", et le chat est sauvé. 

Une petite vidéo pour parler de tout ça "avec les mains". 








mardi 1 juin 2021

Renaissances vs réincarnations

Il existe une réelle confusion entre la notion de renaissances et de réincarnations. De prime abord, on pourrait considérer qu'il ne s'agit là que de deux mots qui signifient exactement la même chose, mais sur le fond, il s'agit de deux notions qui n'ont que très peu de rapports entre elles.

Pour faire simple, disons que par "réincarnation" on suppose qu'un esprit ou une âme ou une entité individuelle distincte passerait de corps en corps, ce qui suppose que l'esprit ou l'âme ou la conscience individuelle ne s'éteint pas au décès, mais continue indéfiniment à se réincarner, sous une forme ou une autre (voir même en l'absence de forme) en fonction du karma, c'est-à-dire des actes passés et de leurs conséquences. Une réincarnation suppose donc qu'un être décède et qu'un autre naisse, lequel recevra l'âme ou l'esprit du défunt. C'est le point de vue défendu par l'éternalisme (au sens large, c'est-à-dire par toutes les religions qui s'appuient sur un principe éternel, divin, qui précède la manifestation et ne disparaît pas avec elle), le spiritisme ou la Théosophie, notamment, avec l'idée que l'on puisse – sous certaines conditions – s'entretenir avec "l'esprit" d'un défunt, lequel conserverait les souvenirs de son existence passée tant qu'il n'entre pas dans un nouveau corps. L'esprit ou l'âme du défunt serait donc "en transit" dans une sorte d'état intermédiaire qu'on appelle "bardo" dans le Bouddhisme tibétain. À la naissance, l'esprit ou l'âme du défunt perdrait tout souvenir de ses existences passées, à l'exception de certains "éveillés", qui eux conserveraient ces souvenirs. Ce serait sur cette base que sont choisis les "tulkus" (nirmanakâya) dans le Bouddhisme tibétain, ce qui justifierait les épreuves de reconnaissance des objets ayant appartenu au lama (généralement de haute renommée, assimilé à un bodhisattva des dix terres) défunt, pour garantir qu'il s'agit bien du même corps d'apparition. À noter que cette "réincarnation" n'exclut pas la possibilité de plusieurs corps d'apparitions d'un même bodhisattva, ainsi qu'on a pu le constater avec les deux 17èmes karmapas. Ce qui, cela dit en passant, pourrait poser quelques problèmes avec le ou les futurs Dalaï Lama notamment, sachant le contentieux qui existe entre la Chine et l'actuel Dalaï Lama. La tentation serait grande en effet, pour les Chinois, de corrompre quelques lamas véreux (il y en aurait) afin qu'un nouveau Dalaï Lama apparaisse, mais cette fois prenant fait et cause pour la Chine (il me semble d'ailleurs que l'actuel Dalaï Lama se soit interrogé sur les risques de dévoiement qu'il y aurait à perpétuer cette pratique de reconnaissance des tulkus et qu'il aurait songé à interrompre le processus à cause de ces risques). Quoi qu'il en soit, dans le domaine du Bouddhisme tibétain, la frontière entre la notion de réincarnation et de renaissance est assez floue, car il semble que le lamaïsme perpétue l'idée d'une conscience d'un niveau supérieur, propre aux bouddhas et aux bodhisattvas, qui serait capable d'avoir un certain pouvoir sur la manifestation au point de choisir un corps dans lequel se réincarner. De mon point de vue, dans la mesure où la manifestation est la conséquence de l'ignorance et non de la Sapience, les tulkus ne se réincarnent pas mais sont choisis – selon des critères qui sont tenus secrets – pour recevoir un enseignement et une éducation qui feront en sorte que l'enfant (ou les enfants) aura (auront) toutes les chances de ressembler au lama qu'il est (qu'ils sont) censé(s) représenter. Quant à la reconnaissance des objets, on ne peut pas dire que tenir ce genre d'épreuves secrètes et sous le contrôle des lamas qui ont choisi l'enfant (ou les enfants), obéisse à des critères scientifiques rigoureux. Le fait est que le choix des tulkus au Tibet relève d'une tradition qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le Bouddhisme, ce qui est pour le moins mystérieux, pour ne pas dire suspect. J'ai bien conscience que cet argument ne suffit pas à le disqualifier, mais qu'il permet cependant d'avoir un regard critique sur la validité d'une telle pratique au sein d'une tradition qui nie l'existence de l'atman, c'est à dire de l'âme ou de l'esprit. Les nirmanakâya peuvent bien sûr apparaître en tout temps et en tout lieu, mais le cas échéant, le corps d'apparition, en tant que tel, peut ignorer la nature de l'action qu'il met en œuvre, car il n'est là en effet que comme véhicule du Dharma et rien d'autre, même si rien ne l'empêche, par ailleurs, d'avoir conscience de jouer un rôle majeur dans l'éveil d'un ou plusieurs de ses "disciples", en particulier quand il est maître d'un Sangha. Mais dans le fond, si c'est action de Bouddha, il n'est pas nécessaire que celle-ci se manifeste par quelqu'un de spécial. Le nirmanakâya peut prendre n'importe quelle forme et ne pas être reconnu par tous, alors qu'il peut se manifester indistinctement devant une assemblée de disciples. Dit autrement, chacun a son propre nirmanakâya de la même façon que chacun a son propre dharmakâya. 

Les renaissances, contrairement aux réincarnations, ne supposent pas la survie d'un esprit ou d'une âme ou d'une entité individuelle. Elles se justifient simplement par le fait que la mort (en tant qu'annihilation) est une expérience impossible. Renaître implique donc la nécessité de revenir au monde, non pas comme une entité individuelle à part, mais par un processus cyclique qui se caractérise par une sorte de "coagulation" de la conscience – qui n'est rien d'autre qu'un agrégat transitoire et vide d'existence propre –, laquelle s'associe au karma qui fixe l'individu au centre d'un environnement structurant. L'individu se définit ainsi au sein de cet environnement par les attributs qui vont le qualifier, ce qui donne naissance à la notion d'ego (nom et forme). Ce sentiment du soi ou du moi peut aller jusqu'à impliquer la notion d'âme ou d'esprit à partir de la conscience, du nom et de la forme (ce qui n'est question que d'éducation et donc d'imprégnation de cette notion). L'environnement est intégré par l'intermédiaire des sens auxquels le mental est associé, et de là naît la sensation d'un sujet séparé de l'objet. En effet, à partir des sens s'établissent les contacts avec le monde alentour et les sensations ou perceptions qui y sont rattachées, soit comme plaisantes, déplaisantes ou neutres. Les sensations plaisantes entraînent le désir, les déplaisantes l'aversion et les neutres l'indifférence. Mais le désir est le véritable moteur de l'existence car il va entraîner la saisie, l'attachement, et à partir de là l'existence est tracée par un devenir qui va engendrer la naissance, puis la vieillesse et la mort. Tout ce processus – connu sous l'expression des douze liens interdépendants –, qui commence avec l'ignorance et qui suppose deux vies au minimum (la seconde s'établissant à partir de la saisie et du devenir), est appelé cycle des renaissances. Il n'y a donc pas un individu ou un ego, un esprit ou une âme qui renaît, mais la mise en œuvre d'une coproduction conditionnée par un processus cyclique qui va générer la formation d'un ego illusoire, distinct de son environnement, soumis au désir et à l'attachement (saisie). 

La question qui pourrait alors venir à l'esprit serait celle-ci : "Qui renaît ?" La réponse est bien évidemment : personne. C'est l'ignorance de sa vraie nature qui va concrétiser la notion d'un ego distinct, par la liaison d'agrégats vides de nature propre. Mais cela ne signifie pas que si personne ne renaît, personne ne s'éveille, ainsi qu'on le lit parfois. Car l'Eveil consiste précisément à "dé-naître" ou, dit autrement, à briser les liens qui nous lient au samsara. Le néologisme "dé-naître" ne signifie pas mourir, mais reconnaître sa vraie nature (qui est nature de Bouddha), laquelle est vacuité (vide d'elle-même) et sapience. Cependant, le corps physique auquel celui qui s'éveille est associé durant son existence va connaître la mort, puisqu'il est constitué d'agrégats – y compris la conscience – non seulement vides d'eux-mêmes mais également impermanents. Et puisque personne ne renaît, on ne peut pas dire que quelqu'un meurt, et c'est en cela que la mort est une expérience impossible. Et donc il y aura nécessairement renaissance dès l'instant où les conditions favorables au plan karmique (ce qui suppose l'union de deux gamètes a minima) seront réunies. Cette renaissance impliquera la conscience, le nom et la forme, etc. 

Dans le cas 55 de la Falaise Verte, le maître zen Tao-ou répond à son élève : "Vivant je ne dis pas, mort je ne dis pas !" On comprend très bien que si le corps auquel est associé un ego à cause de l'ignorance de sa vraie nature doit mourir puisqu'il est constitué d'agrégats impermanents, l'absence d'ego implique l'impossibilité de la mort, puisque personne ne renaît. 


Extrait d'une vidéo de la conférence donnée le 05 décembre 2019 à Locu Teatrale à Ajaccio où ce sujet a été abordé.