jeudi 9 janvier 2020

Comprendre la Vacuité dans le Zen (4ème partie) : application au kôan Mu.

Afin qu'il ne subsiste qu'un minimum d'ambiguïté – la question ne peut être entièrement résolue par la seule ressource du mental –, à propos de la compréhension de la Vacuité dans le Zen, il me paraît intéressant d'appliquer le principe du schéma de la 2ème partie (1) au kôan Mu – 無 – (prononcer : "Mou").

Le kôan Mu (無) se décline ainsi : Un moine demande à Joshu (2) : "Le chien a-t-il la nature de Bouddha ?" Joshu répond : "無 !"

無 signifie "rien", "néant", "non", "vide".... Cependant, dans le cadre dudit kôan, le moine interprète la réponse de Joshu comme étant une négation stricte : "non !". Ceci est certifié par la suite du kôan. En effet, le moine demande alors : "Pourquoi le chien n'a-t-il pas la nature de Bouddha ?" Ce à quoi Joshu répond : "C'est à cause de son mauvais karma".

À présent, envisageons le kôan sous l'angle du schéma ci-dessous :


Le schéma représente un chien et son reflet dans le mental (zone corticale). Sur la gauche, le chien est "tel qu'il est". Quand je dis que le chien est "tel qu'il est", j'entends qu'il n'est pas affecté par les représentations dans le mental, au même titre qu'un objet quelconque reflété par un miroir n'est pas brisé si le miroir se brise (par exemple). L'image de gauche n'est donc rien d'autre qu'un signal sensoriel avant sa représentation (dans le mental) ou, si l'on préfère, avant l'objectivation dans la pensée. C'est, en quelque sorte, un chien d'avant sa naissance (dans la pensée). Il est fondamental de bien comprendre ce point, car pour beaucoup de bouddhistes (ou zenistes) le chien "tel qu'il est" n'a aucun sens, parce que, selon le principe de l'interdépendance des phénomènes, rien n'existe par soi-même ; tout est interdépendant. En réalité, le chien "tel qu'il est" n'a aucun sens dans le mental (cortex), ainsi qu'on l'a vu dans la 1ère partie, mais n'est pour autant pas pur néant. Si, par exemple, le chien est enragé et qu'il vous mord, sa morsure peut vous tuer si vous ne vous faites pas soigner. C'est pourquoi la Vacuité, au sens du Bouddhisme, n'est jamais le néant. Quand Douglas Harding a présenté aux disciples de Philip Kapleau sa "vision sans tête", un moine, disciple du maître zen, lui a violemment tordu le nez. Douglas Harding s'est senti agressé (3), bien que le moine n'ait fait que lui indiquer, dans le principe, ce que j'explique à propos du chien enragé. En réalité, quand dans le Zen on parle du "visage qu'on avait avant la naissance de ses parents" (4), il ne s'agit pas d'un visage métaphysique, sans réalité matérielle, mais d'un visage palpable, physique. Ce point doit être bien compris car le visage d'avant la naissance de ses parents (kôan) n'est pas le "Visage Originel" tel que le mentionne Douglas Harding sur son illustration ou dans sa philosophie et sa pratique (et tel qu'il est repris par ses disciples ou successeurs). Il suffit pour s'en convaincre de répondre au kôan (secondaire) suivant : "Quel est l'âge du visage que tu avais avant la naissance de tes parents ?", similaire à : "Quel est l'âge de Mu ?" Si vous répondez par une phrase du genre : "Le visage d'avant la naissance de mes parents n'a pas d'âge, car il est atemporel", vous avez tout faux ! C'est ce qu'a voulu montrer le moine à Harding en lui tordant le nez, sans doute en référence à la façon dont le maître d'Hakuin (5) tordit le nez de celui-ci quand il donna une mauvaise réponse au kôan Mu, précisément. Le Zen n'a strictement rien à voir avec la métaphysique ; il est ancré dans le monde "tel qu'il est" avant sa naissance dans la pensée. C'est-à-dire – en référence au schéma ci-avant –, tel qu'il se trouve dans la partie gauche (extérieur) du schéma. Cette partie, dès lors qu'elle converge vers l'Ensô, est "la source du vide". Tout ceci est à raccorder au kôan "Toutes choses retournent à l'Un, à quoi l'Un retourne-t-il ?"

Mais poursuivons avec le kôan Mu : sur la droite du schéma, à partir de l'Ensô, le chien est tel que se le représente le moine. Si l'image est inversée, c'est simplement pour montrer qu'elle diffère de celle de gauche en ce qu'elle n'en est que le reflet inversé, à l'instar d'un reflet dans un miroir. Les deux chiens (droite et gauche), bien qu'il s'agisse du même dans l'esprit du moine, ne sont en réalité pas tout à fait identiques. Le chien "à l'intérieur" du moine (ou issu du cortex du moine) est en réalité un chien "surnuméraire". Il n'a pas d'existence propre. Et bien entendu, quand le moine demande à Joshu "Le chien a-t-il la nature de Bouddha ?", c'est à ce chien-là qu'il se réfère ; c'est-à-dire qu'il se réfère – en le confondant avec la réalité – à un reflet. Et un reflet, n'ayant pas d'existence propre, ne peut pas avoir la nature de Bouddha. À ce titre, le Mu de Joshu est effectivement un "non !" ferme. Et, on le comprend bien ici, quand le moine pose la question à propos de la nature du Bouddha chez le chien, le moine parle en réalité de lui-même et non du chien, car ce chien-là, surnuméraire, n'existe pas en dehors du moine. Le moine ignore bien sûr qu'en niant la nature de Bouddha du chien surnuméraire, Joshu n'est pas en contradiction stricte avec le sutra du Nirvâna qui dit que "tous les êtres sensibles – ou tous les dharmas, au sens de phénomènes – ont la nature de Bouddha". Il ignore en particulier que pour que Joshu réponde par l'affirmative (6), il est nécessaire qu'il (le moine) disparaisse dans la Vacuité (Ensô). Car en effet, si l'on élimine la partie droite du schéma, c'est-à-dire le mental discriminant du moine (où règne la dualité sujet/objet), il reste le chien "tel qu'il est" avant sa représentation dans le mental, c'est-à-dire avant sa naissance. Et on comprend bien que le chien sur la gauche du schéma n'est pas un pur néant, une vue de l'esprit. C'est tout au contraire la réalité telle qu'elle est. La vue de l'esprit – et c'est le cas de la dire – se trouve sur la droite de l'Ensô, dans le cortex cérébral. 

La pratique de Mu revient à ne faire qu'un avec Mu, c'est-à-dire avec la Vacuité, ce qui revient à éliminer l'image surnuméraire du chien pour que le chien apparaisse "tel qu'il est" avant sa naissance. Mais, puisqu'il s'agit du moine, c'est bien sûr avant la naissance du moine et, ultimement, du pratiquant, quel qu'il soit. Quand le miroir disparaît, ce sont les reflets qui disparaissent et non le monde "tel qu'il est". Et quand le pratiquant réalise sa vraie nature, il disparaît en tant qu'être surnuméraire et ne reste plus que le monde "tel qu'il est". Ce n'est pas un monde "extérieur" puisque l'intérieur disparaît. Et avec lui disparaît la dualité extérieur/intérieur, sujet/objet. Le chien de gauche et le chien de droite deviennent un seul chien, comme la main droite et la main gauche deviennent une seule main. Quand vous répondez correctement à un kôan, vous répondez à tous les autres.



(1) Pour accéder aux différents articles sur le sujet, cliquer, pour accès, sur les parties en surbrillance 1ère partie, 2ème partie, 3ème partie
(2) Joshu fut un maître zen, disciple de Nansen, ayant vécu près de 120 ans (778-897).
(3) http://eveilphilosophie.canalblog.com/archives/2018/03/09/36212705.html
(4) Il s'agit d'un kôan que l'on attribue à Huineng, le 6ème Patriarche, qui s'énonce ainsi : "Montre-moi le visage que tu avais avant la naissance de tes parents". 
(5) Il s'agit de Etan, supérieur du monastère de Shôju (cf. Rien qu'un sac de peau, Kazuaki Tanahashi, Ed. Albin Michel)
(6) Il existe un version du kôan où Joshu répond par l'affirmative, mais ne diffère pas sur le fond. 




Aucun commentaire:

Publier un commentaire