vendredi 17 janvier 2020

Le Zen engagé

Il existe, du point de vue bouddhique, six classes d'êtres : 1) les dieux, 2) les demi-dieux, 3) les humains, 4) les animaux, 5) les êtres faméliques, et 6) les êtres des enfers. Toujours du point de vue bouddhique, seules les trois premières classes d'êtres sont susceptibles de s'éveiller à leur vraie nature et se libérer du Samsara. Les autres sont condamnées à errer en Samsara.

En réalité, ces six classes d'êtres sont moins des entités formelles que des tendances karmiques et donc comportementales associées à l'humain. Ainsi, il n'est pas rare que certaines personnes soient comparées, à cause de leur comportement, à des animaux : des porcs, des requins, ou des moutons, principalement. Et il arrive parfois que certains artistes, quand ils nous donnent à voir ou à entendre des œuvres sublimes, soient comparés à des dieux. Mais ce qui me semble bien plus fréquent, dans ces attitudes comportementales, ce sont les tendances faméliques ou infernales. Ce sont ces deux dernières classes d'êtres, au plus bas de l'échelle, si j'ose dire, qui devraient attirer notre attention, parce que nous leur ressemblons considérablement. Tellement d'ailleurs, que nous les confondons volontiers avec nous-mêmes.

Les êtres faméliques sont représentés symboliquement par des créatures munies d'un très gros ventre et d'une toute petite bouche (du moins en comparaison du ventre). Ces êtres peuvent disposer de toute la nourriture qu'ils souhaitent – et en général il leur en faut beaucoup – jamais leur bouche minuscule ne pourra absorber tout ce que leur gros ventre réclame. Ils sont donc en proie en permanence à la souffrance de la faim et de la soif. Et parce qu'ils ont toujours faim et soif, ils s'efforcent d'accumuler davantage de nourriture, sans comprendre qu'elle ne soulagera jamais leur faim. Quant aux êtres des enfers, quelle que soit la taille de leur bouche ou de leur ventre, ils n'ont quant à eux pas accès à la nourriture. En réalité, ils n'ont accès à rien car ils sont démunis de tout. Et leur souffrance est totale.


Je ne vais pas refaire ici le tableau social lamentable dans lequel vivent la plupart des humains de nos jours. Ce que je déplore, c'est que le monde moderne tourne toujours autour de la même problématique : comment gagner toujours plus, pour posséder toujours plus ? Or, tant que les gains et la consommation sont à l'équilibre, sans excès, il n'est en principe pas nécessaire de posséder plus que de besoin. Ce serait même mieux, puisque nous pourrions partager nos ressources. Mais les incertitudes sociétales sont telles – les gouvernants les connaissent très bien pour agiter les épouvantails inquiétants à chaque nouvelle élection – que la peur de manquer un jour oblige la plupart d'entre nous à faire des économies, et donc à engranger de la nourriture dont nous pourrions avoir besoin plus tard, en cas de difficultés. Dans ce souci légitime de se prémunir contre les risques d'un manque, la lutte pour gagner ou posséder plus apparaît de ce point de vue nécessaire. D'une certaine façon, on pourrait nous comparer aux fourmis de la fable de La Fontaine. C'est-à-dire à des animaux qui – du point de vue bouddhique – sont à peine mieux placés (au plan karmique) que les êtres faméliques ou des enfers. Mais certaines personnes – sinon la plupart – se privent pour économiser. Ce qui revient mécaniquement à réduire la taille de leur bouche et donc à se comporter en êtres faméliques. D'autres personnes, plus aisées financièrement, ne se privent pas mais accumulent quand même des richesses bien au-delà de ce qu'elles peuvent consommer. En sorte que, outre qu'elles sont par certains aspects semblables aux fourmis de la fable, finissent quand même par se comporter elles aussi en êtres faméliques.

On nous dit que les personnes les plus riches – les gens aisés – créent des emplois. C'est la raison pour laquelle nos gouvernants les protègent (de peur qu'elles ne délocalisent les entreprises). C'est en gros comme quand les fourmis protègent les pucerons : il y a intérêt réciproque. En d'autres termes et pour le dire simplement, nous élisons pour nous gouverner des fourmis qui protègent des pucerons afin de faire de nous des êtres faméliques au mieux ou des enfers au pire, car dans ce système social, nombreux restent sur le carreau... Voilà donc le tableau de l'humanité que nous pouvons dresser de nos jours.

On nous soutient, comme pour nous rassurer, que même si l'on est encore très loin d'une juste répartition des richesses, c'est quand même mieux que ça ne l'a jamais été, parce qu'il existe statistiquement moins de pauvres sur Terre que par le passé, et donc moins d'êtres des enfers. D'autant que quand ceux-ci arrivent par milliers par navires dans nos eaux territoriales, nous nous empressons de leur fermer l'accès aux ports. Nous ne voulons pas partager notre gâteau avec les migrants. Dit de façon plus soft : "nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde". Nous préférons qu'ils retournent d'où ils viennent ou à défaut qu'ils crèvent en mer dans leurs embarcations de fortune plutôt qu'ils finissent par nous enlever le pain de la bouche après nous avoir envahis. C'est surtout le leitmotiv des partis d'extrême droite, mais ils sont toujours au second tour des élections importantes. Ce qui n'est évidemment pas fait pour nous rassurer.

Si certains animaux sont doués d'empathie, comment appeler ces êtres qui laissent mourir leurs semblables dans la misère la plus totale, ou qui se goinfrent jusqu'à vomir mais sans partager leur nourriture pour autant ? J'entends d'ici la réponse : "les zhumains". C'est facile ; ça tombe sous le sens. Mais c'est avoir une bien piètre opinion de l'humanité et certainement une méconnaissance totale de sa vraie nature que de répondre d'une façon aussi catégorique et aussi catastrophique. Et c'est justement sur cette méconnaissance de sa vraie nature que jouent les dirigeants qui nous gouvernent. On nous dit : "Si vous n'êtes pas les vainqueurs, vous serez les vaincus."

Et voilà comment sont éduqués les meilleurs cerveaux dans les meilleurs écoles ou universités d'un pays comme la France (mais c'est sans doute vrai partout dans les pays développés ou en voie de l'être). Vivre ne revient pas seulement à s'adapter, mais à lutter contre les autres : il faut sortir vainqueur de cette lutte pour la survie de l'espèce. L'homme n'est ici plus un homme s'il est un autre. Et comme on est toujours l'autre d'un autre, ça ne risque pas de s'arranger. C'est l'approche capitaliste ou – disons-le – famélique de la théorie darwinienne de l'évolution. Je ne suis pas certain que Darwin s'inscrivait dans une telle théorie, mais passons... Dans ce monde, les pauvres doivent disparaître, parce qu'ils ne sont plus des hommes...

Est-ce cela que nous voulons être ?

Ce tableau lamentable et peut-être trop caricatural (c'est bien sûr volontaire) pose une question simple : où sont passés les hommes ? Que sont-ils devenus ? Nous pourrions supposer que l'école, l'éducation, l'apprentissage de la raison pourraient être des voies pour nous comporter en humains, mais force est de constater que les élites de ces mêmes écoles, les majors de promotions, servent en réalité la mécanique capitaliste qui justifie cette lamentable situation. Et si vous refusez de voter pour des fourmis qui protègent les pucerons, on fait peser sur vous le poids de l'irresponsabilité citoyenne ! Et pour vous forcer à prendre partie pour les fourmis, on met dans la balance des cafards. Et l'on vous demande de choisir entre les fourmis et les cafards et bien sûr, vous choisissez toujours les fourmis.

Et donc, quand est-ce que je décide d'être un humain à part entière et que dois-je faire pour cela ?

Un kôan célèbre dit "chaque jour est un bon jour". C'est la réponse à la question "quand ?" La deuxième partie de la question – que dois-je faire ? – revient à s'astreindre à l'Action juste. Le Zen engagé, c'est l'Action juste, par définition. Pour cela, il faut commencer impérativement par voir dans sa vraie nature et la réaliser à chaque instant, c'est-à-dire l'inscrire dans une dynamique de l'Action. Car quand on voit dans sa vraie nature, qui est exempte de troubles, d'erreurs et de souillures, toute action est juste par essence. Un autre kôan dit "où que l'on se trouve est le zendô". Le zendô est la demeure de la pratique de la Triple Discipline (Prajna, Sîla et Dhyâna), c'est-à-dire la demeure du Bouddha, car éveil et pratique ne font qu'un. Le Bouddha n'est pas un dieu ou un demi-dieu. C'est juste un homme. Un homme "sans affaire" ; un homme "sans situation". Si vous le trouvez en vous-mêmes, si vous pouvez en témoigner, alors, chaque jour est un bon jour et, où que vous vous trouviez, votre place est le zendô.



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