mardi 18 février 2020

Etre prêt

On insiste souvent, à propos de zazen, sur le fait d'être attentif ou encore présent à soi-même et ce qui nous entoure. Mais cette pratique doit à mon sens être précisée, car elle risque de conduire à des malentendus. En effet, il arrive fréquemment que l'on considère l'attention ou la présence comme une attitude du mental, lequel, dans l'idéal, ne devrait pas être troublé par les pensées parasites ou erronées. Or, le mental, dans sa vraie nature, est libre de troubles, d'erreurs et de souillures(1). De ce point de vue, il n'est pas utile de chercher à faire en sorte que le mental ne soit pas troublé. Aussi, certains maîtres insistent-ils sur le fait de ne pas contrarier la nature, en quelque sorte, et donc de laisser le mental agir à sa guise, selon son mode de fonctionnement habituel, et ne pas s'en préoccuper. Oui mais voilà, une telle attitude, sans autre précision, risque d'amener le pratiquant, en particulier débutant (et quelquefois aguerri, s'il n'est suivi par un maître compétent), à prendre la maladie pour le remède. Car l'attitude de laisser les choses aller à leur guise est encore une attitude du mental. Toute la difficulté tient en réalité à ce que l'on confond l'activité du mental et celle du cœur (dont le mot japonais "shin" signifie indistinctement l'un ou l'autre).

Le cœur, dans ce contexte – et ce point est fondamental –, est le siège de la volonté. Mais il importe de bien comprendre ce qu'est la volonté, dans le Zen. Pour cela, imaginez que vous soyez à bord d'une petite embarcation au milieu d'un grand lac avec votre enfant et que celui-ci tombe soudainement à l'eau. Or, il ne sait pas nager, et vous pas davantage. De plus, il n'y a personne alentour pour lui porter secours et, bien entendu, vous réalisez avec effroi qu'il n'y a rien, aucune bouée ni aucune perche assez longue à bord pour que votre enfant puisse s'accrocher et que vous puissiez le sortir de l'eau. Vous pourriez vous traiter de tous les noms pour avoir manqué ainsi de responsabilité et d'attention, mais cela ne changera rien au résultat : si vous ne faites rien dans l'immédiat, votre enfant mourra noyé et c'est pour vous insupportable. Et alors, dans un geste désespéré, bien que vous ne sachiez pas nager, vous allez quand même plonger pour le sauver. Quelque chose de plus fort que la raison, de plus fort que le mental vous transporte. Cette chose est bien sûr l'amour que vous portez à votre enfant, mais il n'y a pas que cela. Dans le Zen, ce qui nous transporte, c'est la volonté et c'est notre nature de Bouddha.

En première analyse, il se peut que l'on ne comprenne pas bien pourquoi l'amour a été remplacé par la volonté, dans ce contexte. Dans l'exemple, en effet, seul l'amour paraît être la raison principale, sinon unique, du plongeon désespéré du père ou de la mère pour sauver son enfant. Mais cela peut vouloir dire que si l'enfant n'a pas de lien de parenté avec l'adulte, ce dernier, sachant qu'il ne sait pas nager, va hésiter, voire refuser de se jeter à l'eau. Et ce n'est pas très héroïque. Or, pour le Zen, la relation entre les êtres dépasse le lien de parenté ou d'affection. Quand on réalise sa vraie nature, on réalise en effet que tous les êtres sensibles et soi-même ne font qu'un. C'est la Compassion Infinie. Et la Compassion Infinie, dès lors qu'il n'y a pas de différence entre soi-même et les autres, ne s'adresse donc pas qu'aux autres, mais aussi à soi-même. Ce n'est donc pas de l'altruisme, au sens strict. Ainsi, quand il s'agit de réaliser sa vraie nature, c'est bien la Compassion Infinie qui s'exerce, c'est-à-dire sa nature de Bouddha. Et si l'on se sert de l'exemple pour métaphore, l'enfant qui tombe à l'eau par accident n'est autre que l'adulte qui va plonger pour le secourir. Autrement dit, l'adulte va se sauver lui-même en sauvant son enfant. Il n'a donc aucune autre possibilité que celle de plonger, s'il veut s'en sortir. Faute de quoi, il errera indéfiniment en samsara.

Il existe un kôan qui s'exprime ainsi : "Sans te mouiller, ramène le trésor qui repose au fond de l'eau". Ce trésor, c'est bien entendu ce qui nous est cher, comme notre enfant dans l'exemple ou notre nature de Bouddha, au sens large. Mais que signifie "sans te mouiller" ? Ça signifie que si notre détermination est sans faille, au sens où elle est mue par la volonté qui est notre nature de Bouddha, nous sommes comme ce parent sur l'embarcation qui, sans hésiter, va plonger pour sauver son enfant, c'est-à-dire lui-même, puisqu'il n'y a pas de différence dans la Compassion Infinie. L'eau représente donc le samsara. Et le samsara n'a pas de prise sur la nature de Bouddha. Ainsi, si vous réalisez votre nature de Bouddha, vous ne pouvez pas vous mouiller ; l'eau n'est pas un obstacle. L'eau est alors vide de nature propre. 


Mais si le samsara n'a pas de prise sur votre nature de Bouddha, il a en revanche une prise sur le mental ordinaire des êtres qui demeurent en samsara. Si vous ne savez pas très bien où vous en êtes de votre réalisation, soyez honnête avec vous-mêmes et demandez-vous comment vous allez aborder votre agonie, la séparation d'avec les êtres chers, la souffrance de la maladie et de la mort... Si vous avez peur, si vous n'avez aucune tranquillité, c'est bien entendu normal. Cela signifie tout simplement que vous n'êtes pas prêt et que vous hésitez encore à plonger dans l'eau du lac ; cela signifie que bien que vous ayez la nature de Bouddha, celle-ci ne gouverne pas votre existence. Et alors, même si vous plongez en vous disant que l'eau est vide de nature propre, vous allez vous noyer, car votre conviction ne sera qu'une réalité du bout des lèvres, et l'eau se rit de vos convictions et croyances. Mais si votre nature de Bouddha gouverne votre attitude, vous êtes pareil au bouvier qui, sur le dos du buffle, ramène celui-ci à la maison : vous avez sorti l'enfant de l'eau sans vous mouiller. Et l'enfant est bien sûr le trésor. Vous avez résolu le kôan. Il est bien évident que résoudre le kôan ne consiste pas seulement à l'interpréter justement, mais à le vivre. 

Quand nous faisons zazen, c'est donc avec cet esprit-là, qui est le cœur, qu'il faut être attentif et présent aux autres et à soi-même, et non avec le mental. Etre attentif, dans ce sens, c'est être prêt à prendre ce qui vient parce que tel est notre karma. C'est être prêt à plonger à chaque instant. Que ce soit agréable ou désagréable. Ne pensez pas que ce soit facile. C'est sans doute la chose la plus difficile qui soit, car il faut vraiment avoir abandonné toute illusion, tout espoir. Etre prêt, c'est bien sûr accepter nos défauts, nos défaillances, nos manquements, mais c'est aussi en accepter les conséquences. C'est ce que Bodhidharma appelait – dans ses Deux Accès à la Réalité Ultime – "Se conformer au karma" et "Accepter la haine comme rétribution". C'est là le seul et véritable lâcher-prise. C'est plonger sans se mouiller.

Durant zazen, après avoir calmé le mouvement des pensées, demandez-vous si vous êtes prêt. Et si ce n'est pas le cas, demandez-vous ce qui vous en empêche. Vous devez trouver en vous la volonté de sauter à l'eau, parce que vous n'avez pas d'autre choix possible. Parce que vous savez très bien qu'à partir du moment où vous êtes venu au monde, c'est votre enfant qui est tombé à l'eau. Et le sens de votre vie ne consiste pas à autre chose que le sauver. Si vous échouez, vous reviendrez indéfiniment sur cette embarcation au milieu du lac. C'est-à-dire en samsara.



(1) Il s'agit du jeu simultané de la Triple Discipline, prôné par Huineng, le Sixième Patriarche du Zen, et caractéristique des voies dites "abruptes" ou "subitistes".




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