mercredi 8 juillet 2020

La peur de la peur

Je ne sais pas s'il existe dans tout l'univers des êtres sensibles un seul individu qui ne connaisse pas la peur. Sauf peut-être celui qui n'a plus aucun désir, y compris le plus puissant : celui de vivre, et sous réserve bien sûr que l'individu ne soit pas suicidaire, car l'absence de désir serait alors dans ce cas une aversion pour la vie, aversion qui n'est rien d'autre qu'un désir en négatif.

Il fut un temps où le Bouddha historique, Gautama Siddhartha, était présenté comme un homme "sans désir", et qui, par ce fait, avait vaincu toutes ses peurs. Encore faudrait-il comprendre ce qu'est un homme "sans désir" du point de vue bouddhique.

Bodhidharma, le premier patriarche du Zen, définissait le désir ainsi : Les hommes de ce monde sont toujours égarés par leurs illusions, en proie qu'ils sont à l'attachement de tous côtés. C'est ce qu'on appelle "désirer".(1)

Dans ce sens, le désir est incontestablement une prison mais aussi et surtout une source d'égarement en Samsara. Le désir – également appelé la "soif" – fait en effet partie des douze liens interdépendants et conditionne l'attachement – la saisie –, qui à son tour va générer l'existence manifestée, avec le devenir, la naissance, la vieillesse et la mort. Mais la mort n'est pas une fin, pour le Bouddhisme, car elle est une expérience impossible. Le karma, qui conditionne les renaissances en Samsara, peut être considéré, par certains aspects, comme un désir irrépressible de naître, à la façon dont un objet massique est attiré par le sol, à cause de la force d'attraction gravitationnelle. Il n'est pas possible d'y échapper.

Tout objet qui s'élève dans la conscience avec un nom et une forme est associé à une entité ego assortie de sensations liées aux contacts (visuel, auditif, olfactif...). L'ego est la représentation ultime de notre individualité. Et dès lors que nous associons à certains objets des sens un adjectif ou un pronom possessif, lesdits objets sont introduits dans la sphère de l'ego. L'ego est donc essentiellement constitué d'agrégats.

Si nous retirons les objets des sens de l'ego, que reste-t-il ? Du point de vue bouddhique, il ne reste rien. Rien n'est pas ici synonyme de néant. Rien signifie que tout ego est constitué d'objets en interdépendance. C'est la vacuité dite "phénoménale" de l'ego : il n'y a pas d'ego en soi signifie qu'il n'y a pas d'ego en dehors des agrégats qui le constituent. Notre individualité est formée d'agrégats de forme, de conscience, de perception, de sensation et de représentation (ou formation) mentale(2). Quand nous parlons de nous-même, nous parlons de notre corps, de notre esprit ou de notre âme, de notre âge ou de notre sexe, de nos biens matériels ou immatériels... et à chaque fois nous associons à notre ego les adjectifs possessifs mon, ma ou mes. Nous supposons donc qu'il existe un ego immatériel et donc impalpable au centre de la perception ou des sensations, que nous remplissons d'objets plus ou moins matériels pour tenter de le substantialiser aussi précisément que possible.

Quand nous vivons dans une maison – que nous nommons "ma maison", pour préciser qu'elle est la nôtre –, nous vivons bien sûr entre entre les murs et les cloisons, lesquels définissent des pièces (cuisine, chambre, séjour...). Nous ne vivons évidemment pas à l'intérieur des murs ou des cloisons, car, bien sûr, nous ne sommes pas cette maison. Et de fait, nous pouvons y entrer ou en sortir. Quand nous parlons de notre corps, c'est un peu comme si nous parlions d'une maison, de notre maison. Une maison dans laquelle nous passons toute notre vie. Nous ne gardons cependant aucun souvenir d'y être entré et nous ne gardons aucun souvenir non plus d'en être sorti.(3)

Si l'on devait extraire des cellules de notre corps, voire des organes entiers, on ne trouverait pas l'ombre d'un ego, d'une âme ou d'un esprit. Ces cellules sont des sortes de briques du corps physique et de sa représentation mentale, dans la conscience, grâce au fonctionnement du cerveau. Car pour trouver un ego, un esprit ou une âme, il lui faut une forme bien définie et donc une limite. Or, cette limite n'est jamais définie que par les agrégats constitutifs de l'ego. Et il ne s'agit là de rien d'autre qu'une construction mentale, éventuellement associée à des sensations, des perceptions... Ce qui signifie que la peur de la mort est nécessairement associée à la perte ou la dissolution des agrégats et de tous ce qui constitue l'ego. C'est moins la mort – qui est une expérience impossible – qui nous effraie que l'idée que l'ego disparaisse avec la démolition de son édifice.

Or, le Bouddhisme nous dit qu'il n'y a rien qui subsiste après cette démolition. Certes, il ne suffit pas de le dire ; encore faut-il le réaliser. Car la compréhension de la vacuité phénoménale n'a jamais empêcher la perspective de la mort de nous remplir d'effroi si nous ne comprenons pas ce qu'est, réellement, cette vacuité. Et même en comprenant ce qu'est la vacuité, nous ne pouvons pas empêcher les émotions de nous envahir, car l'amygdale, petite glande située à proximité de notre cerveau archaïque, est là pour nous alerter du danger de disparaître ; de perdre tout ce qui a consisté à nous construire. Il faut de nombreuses années voire plusieurs vies d'une pratique assidue et intensive pour se défaire des liens qui nous unissent en Samsara. Cela ne se fait pas en un tournemain. Certains s'imaginent que parce qu'ils ont vu la vacuité et fait l'expérience de leur vraie nature, la peur ne peut plus les atteindre. C'est faux. S'il y a la vie, il y a désir de la vie et s'il y a désir, il y peur. Il n'y a pas de peur sans désir et pas de désir sans peur. Ce sont les deux faces d'une même pièces.

Certains pourraient alors s'interroger ainsi : "quel besoin de pratiquer si la peur ne nous quitte pas ?" À quoi je réponds que nous ne pratiquons pas pour ne plus avoir peur, mais pour ne plus avoir peur de la peur. Car si la peur archaïque ne peut disparaître, dès lors qu'elle est nécessaire à la vie, la peur de la peur peut et doit disparaître, car elle n'est d'aucune utilité autre que sociale.

Qu'est-ce que la peur de la peur ? Il s'agit de la peur générée par les conditionnements dus aux apprentissages de la vie ou aux formatages de la pensée pendant l'éducation. Le but d'un tel formatage et de créer une peur à la perspective d'un danger potentiel. Si la rencontre d'un danger imminent – par exemple se trouver face à un tigre dans la brousse – produit une peur justifiée et bénéfique pour nous forcer à fuir ou nous mettre à l'abri, la peur d'aller dans la brousse pour risquer d'y rencontrer un tigre n'est pas justifiée, même si elle se tient d'un certain point de vue. C'est pourquoi on dit aux enfants de ne pas se promener seul en forêt, par exemple. Et quand il n'y a pas de tigre, on invente tout un tas de monstres hideux.

La peur de la peur est une peur apprise par l'éducation et l'expérience. Elle ne se déploie pas à partir des structures archaïques mais à partir du cortex cérébral. C'est cette peur qu'il faut déconstruire et non l'ego, qui est sans substance.

La peur de la mort est une peur archaïque, mais nous pouvons apprendre à vivre avec cette peur pour qu'elle ne nous effraie plus. Cela commence par la réalisation de la vacuité et de la compréhension du fait que l'ego est essentiellement composé d'agrégats. Or la perte des agrégats n'a jamais détruit l'ego, car on ne déconstruit pas ce qui est dépourvu substance. Il faut bien sûr, pour admettre cela et s'appuyer sur cette compréhension, faire une véritable expérience zen de la vacuité. Sinon, bien qu'on admette que l'ego est sans substance, ce ne sera pas une véritable compréhension – au sens du 1er pas de l'Octuple Sentier – mais une conviction ; une croyance. Or il importe de faire la différence entre une croyance et une compréhension, quand il est question de peur. La croyance est une construction mentale pour se protéger d'une peur, alors que la compréhension est la réalisation que cette peur est sans fondement. La peur de la mort est fondée quand le danger est là, et elle se rappelle à nous puisque l'amygdale reste active même quand la compréhension est solide ; elle est infondée quand le danger est seulement possible. La peur de la mort n'a pas besoin d'être renforcée par une peur surnuméraire. Quand un animal est poursuivi par un prédateur, sa fuite exprime sa peur de mourir. Cette fuite est salutaire pour lui. Mais s'il se fait rattraper par le prédateur, l'animal n'a plus aucune raison d'avoir peur, aussi s'abandonne-t-il à la mort. Quand l'homme est confronté à une maladie mortelle, il connaît la peur, et il va se battre pour guérir. La peur est ici bénéfique. La peur de la peur consisterait à ne pas se rendre chez un médecin par peur du diagnostic. Et cette peur là est tout sauf bénéfique. Mais quand tous les remèdes ont échoué, même s'il connaît la souffrance, la peine d'abandonner les gens qu'il aime, l'homme finit par accepter la mort comme une évidence. Et il meurt en disparaissant dans la vacuité, qui est sa véritable nature. Seuls ses actes viendront à maturité, dans d'autres vies. C'est ce qu'on appelle "karma".





(1) Cf. "Les deux accès à la réalité ultime" dans Zen, Chan, Racines et floraisons, éd. des deux océans (Hermès).

(2) Dans le Bouddhisme, il s'agit des cinq skandha (ou agrégats) constitutifs de l'ego.

(3) Les expériences de NDE, observées durant un coma ou une mort clinique très brève, ne sont pas des expériences de la mort, car il y a retour à la vie consciente. Or, je ne parle ici que des morts sans retour à la vie, et donc pour lesquelles il n'y a pas de témoignage valide. 

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