vendredi 24 juillet 2020

Voir les sons (觀音)

Le bodhisattva de la Compassion Infinie, Avalokiteshvara, est appelé Guānyīn (觀音) en Chine et Kannon (觀音) au Japon. Les noms, bien que prononcés différemment, sont rigoureusement identiques. Ils se composent de l'idéogramme 觀, qui signifie "Vue" et de l'idéogramme 音 qui signifie "du son". En d'autres termes, le bodhisattva Avalokiteshvara est "celui qui voit les sons", pour les chinois comme pour les japonais (1). En outre, l'idéogramme 見, qui compose l'expression 觀 (Vue) est le même que celui qui compose, au japon, le mot kenshô (見性) (2), qui signifie "voir dans sa (vraie) nature". Le mode selon lequel la vue est portée est donc le même, selon que l'on se rapporte au kenshô ou au bodhisattva de la Compassion Infinie. Et puisque cette vue se rapporte au son, elle n'est pas exactement du registre d'une modalité sensorielle, bien que les six sens demeurent actifs. (3)

On peut s'interroger sur la signification de "la vue du son" associée au nom du bodhisattva de la Compassion Infinie, mais l'intelligence discursive – la raison – ne pourra jamais en établir le sens exact. Car il n'existe a priori aucun lien qui associe logiquement la compassion à la vue et moins encore à la vue du son, dont l'expression est ambiguë.

La réponse à cette question n'est pas de l'ordre de la pensée rationnelle, puisque la vue n'est pas ici strictement une modalité sensorielle, au sens commun du terme. Et de fait, les sons ne sont pas rigoureusement des événements physiques identifiés comme tels dans la sphère corticale, c'est-à-dire du mental discriminant. Le son, dans le contexte du nom du bodhisattva, est le "son d'une seule main", célèbre kôan (Hakuin). Quand Hakuin demandait "Pouvez-vous entendre le son d'une seule main ?" il ne faisait pas appel à la modalité sensorielle (passant par les oreilles). Il s'agit d'un son qui doit être vu. Du reste, Hakuin précisait que "si vous comprenez le kôan (le son d'une seule main), vous êtes Kannon !" Notez ici que la compréhension du kôan n'est pas intellectuelle, mais ressort de la Vue (au sens bouddhique) qui est celle de "Voir dans sa vraie nature" et qui est la Compréhension Juste, Premier pas de l'Octuple Sentier.

Pour comprendre – au moins intuitivement – ce que signifie "voir le son" (d'une seule main), on peut se référer au Satori de Daïto Kokushi. Celui-ci, alors qu'il faisait zazen dans le zendô pendant que la pluie tombait, remarqua, tout d'un coup, "qu'il n'entendait pas la pluie avec ses oreilles, mais qu'il l'entendait avec ses yeux, de la même façon qu'il pouvait la voir avec ses oreilles".

Lorsque je fis mon expérience zen (4), d'entendre raconter le satori de Daïto Kokushi par Taitsu Kohno Roshi fut pour moi décisif. Tous mes doutes tombèrent d'un seul coup et je savais qu'en voyant le commencement de l'univers sans avoir à me déplacer j'entendais/voyais le son d'une seule main ou bien encore le son que fait un arbre en tombant dans une forêt lointaine, sans que personne ne soit là pour l'entendre. Et par la même occasion je compris le lien exact entre la Vacuité et la Compassion. La phrase de Milarepa, traduite de façon un peu maladroite par Jacques Brosse : "La notion de néant engendre la pitié" devenait pour moi tout aussi limpide.

Mais le satori de Daïto Kokushi ne fut pas seul en cause, dans cette expérience ; la légende de Hùn Tùn (que conta Taitsu Kohno Roshi à la même occasion) le fut tout autant. Hùn Tùn était un empereur légendaire qui ne possédait ni yeux, ni nez, ni bouche, ni oreilles. Il était donc tourné en permanence vers sa vraie nature, puisqu'il n'était pas "pollué" par les modalités sensorielles qui pouvaient déplacer son attention "ailleurs". Hùn Tùn était donc en permanence tourné "vers l'intérieur", sans que pourtant la notion d'intérieur ou d'extérieur ait un sens pour lui. Il ne connaissait pas la dualité "sujet/objet" et donc pas le Samsara. Il mourut, raconte la légende, quand ses amis lui ouvrirent les portes des sens.

La mort de Hùn Tùn est en réalité la "perte de vue de sa vraie nature". En zazen, on est tourné vers sa vraie nature, et c'était parce qu'il était tourné vers sa vraie nature que Daïto Kokushi entendait la pluie avec ses yeux et la voyait avec ses oreilles. Et c'était parce que j'étais tourné vers ma vraie nature que je pouvais voir, en zazen, le commencement de l'univers sans avoir à me déplacer. Ce n'était pas une expérience de la pensée ni de l'imagination ni une expérience intuitive. C'était ce que le Bouddha appelait une "expérience supra-naturelle", qui parvient durant les épisodes de profond samadhi. Cette expérience est essentiellement visionnaire, c'est pourquoi l'on parle de "Vue", mais un kenshô est aussi et surtout sapiential (sinon c'est un makyo), et c'est pourquoi la Vue est associée à la Compréhension Juste (Prajna) qui va avec la Pensée Juste et la Parole Juste, respectivement 2ème et 3ème Pas de l'Octuple Sentier. C'est pourquoi Hakuin disait que "si vous comprenez le kôan (du son d'une seule main) vous êtes Kannon.

Pour parvenir à voir les sons, il faut donc plonger en zazen comme Hùn Tùn était tourné en permanence vers sa vraie nature. Bien que les sens soient actifs, ils ne sont pas opérationnels. Il ne s'agit donc pas de les retenir ou les laisser passer, car quelle que soit l'attitude que vous avez envers ces sens, cette attitude sera nécessairement dualiste et en laissant les sens aller à leur guise ou au contraire en vous y attachant, vous ne faites rien d'autre que vous égarer. Zazen est une expérience d'avant les sens et d'avant la pensée. Sinon, ce n'est pas zazen. Mais quand je dis avant, ça ne signifie pas quelque chose du passé. C'est comme l'intérieur et l'extérieur pour Hùn Tùn ; ça ne veut rien dire. Ne pensez donc pas que ce soit facile ou difficile. Si vous pensez que c'est facile, vous vous trompez. Si vous pensez que c'est difficile, vous vous trompez. Mais vous vous trompez moins en pensant que c'est difficile que facile, parce que contrairement à ce que pensent les paresseux qui confondent la maladie et le remède, vous êtes encore dans la dynamique de l'Eveil, c'est-à-dire dans l'Effort Juste, 6ème Pas de l'Octuple Sentier.

Quand vous vous interrogez sur le son d'une seule main, vous ne trouverez aucune solution avec votre intellect, même s'il existe des interprétations élégantes (et correctes) de ce kôan. Cette interrogation doit être un doute (non sceptique), au sens de "douter sur un kôan". Votre esprit sera ainsi dans une sorte de déséquilibre constant, comme si vous avanciez sur un fil au-dessus du vide. Votre effort pour trouver l'équilibre sera d'abord hasardeux ou laborieux, et vous risquez de tomber très facilement. À ce stade, faite-vous aider d'un maître qui connaît bien le sujet. Quand vous aurez pris plus d'assurance, votre effort sera sans effort et vous tiendrez en équilibre au-dessus du vide. Mais il ne s'agira pas de rester sur place, il faudra avancer sur le fil jusqu'à ce que le fil disparaisse sous vos pas. Si vous comprenez bien "jusqu'à ce que le fil disparaisse sous vos pas", vous comprenez que vous avez traversé et non que vous flottez au-dessus du vide, bien qu'il soit juste aussi d'affirmer que vous flottez au-dessus du vide. "Le vide est la forme et la forme est le vide", dit le Sutra du Cœur. Bon, je n'en dirai pas plus. Ce qu'il reste à faire, c'est de s'y mettre. Sinon, vous pouvez aussi regarder des funambules depuis la terre ferme. C'est comme vous voulez.



(1) Il semblerait que la traduction ancienne d'Avalokiteshvara soit identique (cf. Wikipédia).

(2) On notera que le prononciation n'est pas exactement kenshô mais Jiànshô, car le verbe voir, dans ce contexte n'est pas 看 (kàn) mais le 見 (Jiàn) chinois. Concernant la différence entre 看 et 見 en chinois, se rapporter à l'ouvrage de D.T. Suzuki "Le nom mental selon la pensée zen".

(3) Le bouddhisme compte six sens : la vue, l'odorat, le goût, l'ouïe, le toucher et le mental.

(4) Cf. Expérience zen, Dumè Antoni (Ed. Almora).  

Aucun commentaire:

Publier un commentaire