lundi 3 août 2020

Pratique de la vue dans sa vraie nature (見性)

La vue dans sa vraie nature (見性) n'est pas spontanée dans la conscience. Et pour cause, la vue est tournée vers ce qui se trouve "avant la pensée". À cette profondeur, la perception est directe mais inconsciente. C'est le "Non-né" ; le Nirvâna.

Le fait que la perception soit inconsciente ne doit pas laisser supposer qu'il n'est pas possible de la réaliser, c'est-à-dire de l'actualiser dans la conscience. C'est cette actualisation qu'on appelle "éveil", dans le Bouddhisme et dans le Zen.

Mais l'actualisation n'est pas constante dans le mental. Du fait de notre karma, celui-ci nous oblige à retourner dans la dualité sujet/objet, qui est le Samsara. Les douze liens interdépendants qui nous lient au Samsara commencent avec l'ignorance, puis se poursuivent avec le karma et la conscience. Cette conscience est affectée par la dualité sujet/objet, du fait du karma et de l'ignorance qui la précèdent. Dans cette dualité, le sujet est séparé – isolé – des objets des sens, lesquels sont définis par leurs noms et leurs formes, qui constituent le quatrième lien interdépendant, après la conscience. Il est non seulement isolé des objets des sens mais également de lui-même, dès lors qu'il n'a d'autre choix que de se projeter dans la conscience, tel un être, une âme, un esprit surnuméraire.

J'ai abordé ce sujet maintes fois, sur ce blog comme dans mon livre (1). Mais j'ai peu parlé de pratique ou de méthode pour réaliser ce "Non-né". En réalité, il n'y a pas grand-chose à en dire. La pratique, c'est d'abord la Compréhension Juste. Sans elle, il n'y a pas de Pratique Juste. Mais les débutants n'ont pas la Compréhension Juste innée (ou alors de façon très exceptionnelle, grâce à un karma particulièrement favorable) (2). De fait, les débutants doivent s'en remettre à un guide, qui est censé éclairer leurs pas. Le guide (ou le maître zen) n'a d'autre raison d'être que celle d'orienter son élève vers le chemin qui mène à Nirvâna (au Non-né).

En général, pour commencer, le maître indique à leurs élèves la bonne façon de s'asseoir (zazen) : les jambes croisées, genoux au sol, le pied droit sur la cuisse gauche et le pied gauche sur la cuisse droite. Mais en Occident, les pratiquants sont peu habitués à s'asseoir de la sorte. Ils peuvent choisir des postures plus faciles à prendre (cf. photographies ci-après).

Différentes postures de zazen

Dans le Zen rinzai – qui est celui que je connais le mieux –, on commence par pratiquer le sussokan, qui est le compte cyclique des respirations. Les comptes, de 1 à 10, renouvelés indéfiniment, sur toute la longueur de l'expiration, ne sont pas très importants. Ils peuvent être remplacé par le Mu () ou même simplement par le silence de l'attention à la respiration (anapanasati). L'important est de ne pas répéter les nombres ou Mu "du bout des lèvres", mais depuis le tanden (hara), situé dans l'espace sous le nombril. Le corps, en zazen, n'est pas qu'un corps physique. Les pratiquants du Sôtô l'appellent "corps/esprit", sans doute pour préciser que le corps et l'esprit ne sont pas séparés. Personnellement, je préfère dire que le corps est le Trikâya, c'est-à-dire le Triple Corps du Bouddha (Dharmakâya, Sambhogakâya, Nirmanakâya). Pour le dire autrement, le corps du pratiquant est celui du Bouddha incarné (Nirmanakâya), lequel est rempli de sagesse (Sambhogakaya) et d'illumination (Dharmakâya). 

Ce corps est concentré durant zazen dans le tanden (hara). Mais dans les faits, cette zone, bien que précise localement, est en réalité sans situation. Supposons que nous soyons semblables à Hùn Tùn. Nous n'avons ni yeux, ni nez, ni bouche, ni oreilles. Les sept portes des sens sont fermées. Seule la peau est en contact avec l'extérieur. Cependant, nous n'avons aucune représentation de l'extérieur. Nous n'avons donc, non plus, aucune représentation de l'intérieur. Nous sommes sensibles aux vibrations, de quelques natures qu'elles soient, mais ces sensations sont autant à l'intérieur qu'à l'extérieur de nous-même. La séparation sujet/objet n'existe donc pas. Etre concentré dans le tanden (ou le hara) ne signifie donc rien d'autre qu'être Hùn Tùn. 

Zazen n'est donc rien d'autre qu'être dans l'état dans lequel se trouvait Hùn Tùn avant sa mort, c'est-à-dire avant sa naissance dans la dualité sujet/objet. 

Ce placement du point de vue du Non-né ou de Hùn Tùn n'est pas facile à mettre en oeuvre. C'est ce qui constitue le travail du "doute", dans la pratique des kôans. Douter sur un kôan consiste donc à trouver le point d'équilibre entre le mental – qui est toujours en activité – et le non-mental, qui l'est tout autant, mais d'une manière non consciente. Quand vous cherchez la signification du Mu 無 de Joshu, l'explication correcte ne peut pas venir du mental. D'un autre côté, ce Mu n'est pas le silence de la pensée et donc du mental. Cette réalisation doit en effet pouvoir atteindre la sphère du mental avec la Pensée Juste et la Parole Juste.  

Toutefois il n'est pas nécessaire de douter sur un kôan pour trouver ce point d'équilibre. Il suffit pour cela de mobiliser un effort de volonté. Il faut être prêt. Au début, cet effort sera laborieux, car il viendra du mental et le mental n'a aucune solution autre que de se mettre au service d'une cause qui le dépasse. Par la suite, l'effort devient de plus en plus subtil pour se muer en "non-effort". Ainsi, la lune brille sans effort, parce que le soleil l'éclaire. 

Pour atteindre l'effort sans effort, il faut disparaître dans l'effort. C'est pourquoi celui-ci doit être porté par le tanden (hara) et non le mental. Le soleil ne peut briller dans les zones sombres ; seule la lune peut le faire. 

Quand on atteint le point d'équilibre, c'est la coïncidence entre l'esprit qui se cherche et celui qui se trouve. C'est comme quand on ajuste des jumelles pour les mettre à sa vue. Avant cette ajustement, on ne voit pas clairement, comme si deux images identiques ne se superposaient pas correctement. Avec l'ajustement, les deux images coïncident parfaitement et il n'en reste plus qu'une seule, qui est claire et limpide. C'est bien sûr le samadhi. À ce stade, la lune de vérité va briller dans le lac sombre de la conscience. Et la vérité sera vue. 



(1) Expérience zen, Dumè Antoni. Ed. Almora

(2) Ce fut en particulier le cas de Huineng, le 6ème patriarche, qui s'éveilla à sa vraie nature – bien que cet éveil fût à ce stade incomplet – en entendant une nonne réciter le sutra du diamant (cf. Sutra de l'estrade).

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