lundi 28 décembre 2020

Briller au travers

"Briller au travers" est la capacité de traverser les difficultés qui se dressent sur le chemin. Hakuin enjoint ses disciples – dans les Quatre Portes du Connaître de l'Esprit Eveillé, et plus précisément dans la Porte de la Pratique – de "briller aux travers des cinq skandhas (agrégats)... d'éclairer toutes choses de part en part". J'en ai à peine parlé dans le billet précédent (vidéo), dans le cadre de l'effort de surmonter. 

À quoi sert zazen ? Quand on pose cette question à un pratiquant, même aguerri, sa réponse est rarement précise, pour ne pas dire évasive. Car au sens strict, zazen ne sert à rien, sinon à exprimer sa vraie nature (ou nature de Bouddha). On ne fait donc pas zazen pour obtenir quelque chose de spécial, mais pour être simplement ce que l'on est. Mais alors, insistent les curieux, « pourquoi faire zazen plutôt qu'autre chose comme aller se promener, boire un verre ou manger une pizza ?... C'est vrai, quoi, zazen, c'est quand même une posture (assis les jambes croisées), un zafu (coussin), le silence de la pensée discursive, etc. C'est donc quelque chose de spécial, qui n'est pas naturel, surtout pour les Occidentaux qui souffrent le martyr, tant ils sont peu habitués à s'asseoir de la sorte en silence des heures durant. C'est quelque chose qui implique un effort ! » Alors qu'évidemment, rester oisif, se la couler douce, c'est sans effort et ça n'empêche pas sa vraie nature de s'exprimer de la même façon. Et quand on rencontre dans la littérature des cas d'individus oisifs, pourtant éveillés, vivant au jour le jour, sans se poser de questions, mangeant quand ils ont faim et dormant quand ils ont sommeil, les paresseux ne manquent pas de les mettre en avant, comme un argument irréfutable du bienfondé de leur pratique. La seule chose qu'ils omettent de dire, c'est que ces éveillés oisifs (en réalité, ils ne le sont pas mais peu importe) ont passé les épreuves de l'effort juste et sont de véritables bouddhas, tandis que les oisifs – les vrais paresseux – font tomber la vue des bouddhas dans leur pratique, en sorte qu'ils se prennent pour des bouddhas mais n'en ont ni la vue ni les sagesses. 

Or, quand Hakuin enjoignait ses disciples à briller au travers, alors que ces derniers avaient, dans le contexte de la porte de la pratique, vu dans leur vraie nature (kenshô), on se doute bien que l'éveil – du moins au stade du kenshô – n'est pas synonyme de libération. On s'éveille à sa vraie nature mais aussi à ses propres empêchements. Et si l'on ne s'éveillait pas à ses propres empêchements, il serait impossible de les surmonter, car on serait incapable de les reconnaître pour ce qu'ils sont. Or, le Zen – à l'instar de toutes les écoles bouddhistes – vise la libération de ces empêchements et non le prétendu éveil vanté par les faux gurus qui, avec l'avènement du new age et du tourisme spirituel, ont vu la manne financière déferler sur le continent asiatique. Les chacras, les mantras, les malas et autre encens... tout cela constituait et constitue encore un fond de commerce considérable.  

Pourtant, si vous comprenez que la nature de Bouddha n'est rien d'autre que la volonté, ne rien vouloir c'est tourner le dos à sa nature de Bouddha. Mais que signifie que la nature de Bouddha est volonté ? Eh bien, cela signifie qu'elle met l'homme égaré en chemin pour qu'il se reconnaisse tel qu'il est pour ne pas (ou plus) s'égarer. Et pour cela, elle incite le pratiquant à éviter le mal ou les situations qui vont le générer ou l'engendrer. Elle incite le pratiquant à surmonter les afflictions, la douleur, la souffrance, d'où qu'elles viennent. Et quand surmonter s'avère impossible ou trop difficile, elle incite le pratiquant accepter la haine comme conséquence de ses actes passés à cause de l'Ignorance de sa vraie nature, et donc comme rétribution (karma), ce qui justifie l'effort d'éviter. Elle incite le pratiquant à développer les conditions de l'éveil, de la justice, de la bonté, de la douceur d'une mère ou de l'attention d'un père pour ses enfants... pour le bien de tous les êtres sensibles. Et enfin, elle incite le pratiquant à maintenir ce qui a été obtenu par les efforts précédents afin que tous les êtres sensibles puissent cheminer vers l'éveil et la Libération. Car le bodhisattva sera le dernier être sensible à être libéré. Sans cela, il faillirait à ses vœux. 

Quand vous réalisez votre vraie nature, vous reconnaissez la vacuité de l'ego. Mais cela ne signifie pas que vous n'êtes plus personne. Vous reconnaissez que cette personne est vide et que cette vacuité est aussi vide d'elle-même. Et de fait vous réalisez que vous n'êtes qu'un avec le reste de l'univers. Quand vous entendez un son, vous êtes le son, vous voyez le son, vous le touchez aussi. Rien n'est étranger à vous-même, en sorte que les empêchements, les tourments, les afflictions, la souffrance qui frappent les êtres sensibles sont vos propres empêchements, vos propres tourments, vos propres afflictions et vos propres souffrances. Et si elles sont les vôtres, vous pouvez, en fonction de l'effort juste, mettre en œuvre ce qu'il faut pour les déraciner. Ceci ne se fait pas en une seule vie, c'est pourquoi les vœux de bodhisattvas valent pour des éternités de kalpas. Mais cela se fait aussi en une seule vie, pour vous-même, qui êtes là, assis sur votre zafu depuis bien avant la naissance de vos parents et qui le resterez bien après la disparition de votre corps physique. Voilà ce qu'est zazen. Et le comprendre signifie "briller au travers".  

Une petite vidéo pour exprimer cela "brut de décoffrage". Vous corrigerez que c'est de la discipline de Dhyâna dont il est question quand je fais référence à l'attention juste et à la concentration juste, et non à la discipline de Prajna, mais noterez que l'effort de maintenir par le fait de briller au travers est bien le samadhi de Prajna.




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