mardi 1 décembre 2020

Le Zen comme art de vivre

Voilà un moment que je n'ai plus rien écrit sur ce blog. Il y a eu plusieurs raisons à cela. C'est souvent ainsi quand on est laïc : ce ne sont pas les occupations qui manquent. On peut bien sûr être laïc et totalement pris par une quête spirituelle jusqu'à l'obsession. Je suis passé par là. J'ai connu la tension de la recherche, le désespoir, les doutes... puis enfin une expérience qui a jeté une lumière sur le chemin que je parcourais et parcours encore. Je ne dis pas que cette expérience m'a délivré une fois pour toutes. J'ai dit mille fois que ce type d'expérience n'est pas libératrice. Mais elle me permet de me situer, à chaque instant. Le verbe situer n'est en fait pas tout à fait exact, car comment situer un homme sans situation ? Ça n'a pas vraiment de sens. Mais c'est précisément cette absence de situation qui permet de voir "la source des quatre-vingt-quatre mille doctrines". Et donc, depuis là où je me trouve et où il n'y a rien, j'occupe mes journées à oublier le Zen, comme on finit par oublier les lunettes qu'on porte sur le nez. 

Cet oubli n'est donc pas une véritable perte de vue, au sens d'un abandon. Il exprime en réalité une intégration. Quand on apprend un instrument de musique, au début, il est nécessaire d'être très concentré et de s'appliquer à la pratique. Sans cette étape, il n'y a pas de réelle maîtrise de l'instrument. Mais même quand on commence à être capable de jouer quelques pièces avec une certaine aisance, ce n'est pas encore la vraie maîtrise. Celle-ci vient quand, après des années d'un travail acharné, à répéter les mêmes mouvements, à étudier l'harmonie, à composer... on finit par oublier l'instrument. Cela ne veut pas dire qu'on le met au rebut, bien évidemment, mais qu'il fait désormais partie intégrante de notre être, comme un prolongement du corps et du mental. Ainsi en est-il pour le Zen et sans doute pour toute discipline artistique. 

Car plutôt qu'une philosophie ou une spiritualité, le Zen est un art ; un art de vivre. L'art de vivre est une sagesse. Au début, c'est une discipline qu'on s'impose. Une discipline qui nous tient à cœur. Concernant le Zen rattaché au Bouddhisme (car il existe des formes de Zen qui ne sont pas spécifiquement bouddhiques) il est nécessaire de commencer par pratiquer zazen. Et bien qu'il ne soit pas recommandé de lire les sutra d'emblée, parce qu'ils sont difficiles à comprendre sans la vue juste, on lit beaucoup de textes d'auteurs qui ont étudié ou pratiqué le Zen. Tout cela est important au début comme à chaque pas sur le sentier, jusqu'à la libération. 

Mais qu'est-ce que la libération et de quoi se libère-t-on, dans le Zen ? Dans le Bouddhisme, la libération est Nirvâna. C'est la fin de la Souffrance. Mais Nirvâna n'est pas accessible à la pensée dualiste, en sorte que se représenter la fin de la Souffrance comme l'absence de sensation douloureuse est une mauvaise compréhension. C'est vrai que le Bouddhisme est souvent présenté comme un remède à une maladie. Mais la maladie n'est pas la Souffrance, laquelle n'est qu'un symptôme. La maladie est l'Ignorance. L'Ignorance de sa vraie nature. 

Or l'Ignorance de sa vraie nature est sans cause, car s'il y avait une cause à l'Ignorance, alors celle-ci ne serait pas à l'origine de la Souffrance dans les Douze Liens Interdépendants. Et de fait, on ne peut pas s'attaquer à l'Ignorance en mettant fin à la cause de l'Ignorance. Les Douze Liens sont en réalité une boucle et non un segment de droite qui commencerait avec l'Ignorance et finirait avec la mort. La mort n'est pas la fin de la Souffrance, puisqu'il y a renaissances. De nombreuses personnes ne croient pas au cycle des renaissances, parce qu'elles imaginent les renaissances comme autant de réincarnations. Or, ce n'est pas du tout ça. Il n'y a pas d'ego dans le Bouddhisme (et donc dans le Zen), il n'y a donc personne qui se réincarne. Mais parce que la mort est une expérience impossible, alors renaître est la seule chose qui soit possible. Si l'on ne comprend pas cela, on ne peut pas comprendre le sens des renaissances dans le Bouddhisme. 

Le Zen comme art de vivre consiste à comprendre cela et à l'accepter. Et comme nous sommes les artisans du monde dans lequel nous vivons, nous en supportant nécessairement les conséquences. C'est le karma. Quelle que soit notre naissance dans les six classes d'êtres, c'est karma. Il pourrait y avoir permutation d'ego dans les six classes d'êtres que ça ne changerait rien. Nous pouvons naître riche ou pauvre, intelligent ou bête, beau ou laid, en bonne santé ou malade, animal ou humain... nous n'avons aucun mérite à cela. Parce qu'il n'y a pas d'ego dans le Zen. Il y a karma, mais pas d'ego. 

Cela étant, l'absence d'ego ne signifie pas qu'il n'y a rien, que nous ne sommes personne. En réalité, vous qui me lisez ici ne différez pas de que Lin Tsi (Rinzai) appelait le "Buddha-patriarche". Lin Tsi disait exactement ceci : « Si aujourd'hui les apprentis ne réussissent pas, où est leur défaut ? Leur défaut est de ne pas avoir confiance en eux-mêmes. C'est parce que vous n'avez pas confiance en vous-mêmes que vous vous empressez tant à courir après ce qui vous est extérieur [...] Sachez mettre en repos cet esprit de recherche qui vous fait courir de pensée en pensée, et vous ne différerez plus d'un Buddha-patriarche. Voulez-vous savoir ce qu'il est le Buddha-patriarche ? Tout simplement ces hommes qui sont là, devant moi, à écouter la Loi. » (1)

La confiance en soi, quand on annonce qu'il n'y a pas d'ego, ça peut paraître étrange. Mais Lin Tsi ne s'adressait pas à un quelconque ego ni à la vacuité de l'ego, quand il s'adressait à ses auditeurs. Il ne s'adressait pas non plus à une réalité éthérée, inaccessible à la vue et au toucher. Lin Tsi s'adressait à ce qui, justement, crève les yeux tant c'est tangible, palpable. Mais quand on ne regarde pas dans la bonne direction, quand on cherche ailleurs le buffle sur lequel on est assis, avoir confiance en soi devient très compliqué. Il suffirait pourtant de peu de chose pour que nous cessions de courir à droite et à gauche, à la recherche de ce qui nous porte à chaque instant. Abandonner la recherche, ce n'est pas ne rien faire. Retourner l'esprit sur lui-même, ça ne se fait pas en un tournemain. C'est des années de pratique pour maîtriser l'art du Zen. C'est marcher dans ses propres pas. Ou, dit trivialement : ce n'est pas marcher à côté de ses pompes ! 


L'ignorance consiste à donner corps à des fantômes, des makyo. Les makyo, dans le Zen, sont des expériences visionnaires. Sans contenu sapiential qui permet de les reconnaître pour ce qu'ils sont, les makyo sont des problèmes pour nous, car, abusé par eux, ils gouvernent notre existence. Nous leur sommes soumis. Reconnaître leur vacuité est nécessaire, si nous voulons nous en libérer. S'en libérer ne signifie pas les faire disparaître. Si notre ego disparaissait, ce serait un vrai problème pour nous. C'est pourquoi il importe d'intégrer les makyo comme une composante parfois nécessaire de notre existence, un peu comme on intègre les lunettes qu'on porte sur le nez pour lire. Les personnes comme moi qui ont des problèmes de vue, ont besoin de lunettes. Je serais incapable de lire ou d'écrire sans lunettes. Mais si je perds mes lunettes, je n'en fais pas une maladie. Des lunettes, ça se change. En revanche, il existe des makyo qui sont pénibles à vivre, qui nous posent de réels problèmes. Ceux-là, il convient de les regarder pour ce qu'ils sont : vides de nature propre. Si nous pouvons y remédier par une quelconque action, alors il faut agir. Mais dans le cas contraire, quand nous ne pouvons pas agir sur eux, il faut agir sur soi-même pour changer de perspective à leur égard. 


(1) Entretiens de Lin Tsi, Ed. Fayard. Trad. Paul Demiéville. Instructions collectives § 11

Aucun commentaire:

Publier un commentaire